Le chant d'une femme dans le choeur des mystiques est toujours une joie. Il rappelle - mais le faut-il encore ? - que le Ciel n'est pas l'apanage d'un sexe. Qu'elle gémisse ou s'enflamme, Lalla brûle et nous emporte dans le tourbillon de son énergie flamboyante. Viatique offert au pèlerin parfois trop solitaire, son message conserve par delà les siècles la fraîcheur d'une source d'eau vive et la clarté d'une inaltérable vérité.
Avec une corde légère
j'ai halé ma barque le long du fleuve
Shiva, vas-tu m'entendre
et m'aider à traverser ?
Je suis comme l'eau
dans une coupe d'argile qui n'a pas été cuite
Je me répands et je me perds
Quand atteindrai-je ma demeure ?
*
Le nœud de ma hotte s'est défait
la jarre de miel s'est brisée
Comment le supporter ?
L'enseignement silencieux du guru m'a conduite à l'agonie
j'ai perdu ce que je chérissais
Mon troupeau n'a plus de berger
comment survivre ?
*
Abandonne les vaines imaginations
rends l'espace au désir jusqu'à sa dissolution
reviens à l'intimité du Soi !
Ne le recherche pas à l'extérieur
Alors le vide intègre l'espace
*
Rien à contempler !
Ni Toi, ni moi
Ni objet, ni méthode
Le géniteur de toute action
perd ici son identité !
*
Si cessent les vaines imaginations
et les désirs qui forment la trame du temps
si tu réalises Shiva omniprésent, impalpable et pur
tu peux vivre dans le monde ou vivre en ermite
habité par la vérité que tu as touchée
*
Une trop grande indulgence
aux plaisirs des sens
ne permet pas d'atteindre le but
Le jeûne et l'abstinence génèrent la vanité
A l'écart des extrêmes, vis simplement
et les portes de la félicité s'ouvriront
*
On se vêt pour se protéger du froid
On se nourrit pour apaiser sa faim
Comprends ce corps !
Que te dire de plus !
*
Certains sont éveillés même dans le sommeil
d'autres, qui se proclament éveillés
sont dans un sommeil profond
Certains puent même après un bain !
Rares sont ceux qui vivent dans le monde
et demeurent affranchis de l'action
*
Il est facile de connaître les écritures
mais difficile de les incarner
*
Ils lisent les livres sacrés
et comme des perroquets
psalmodient : " Ram…Ram…Ram…"
Les textes ne sont qu'illusion
s'ils ne s'incarnent en chaque instant de ta vie
*
J'ai placé le creuset au feu de ma forge
L'or étincelant n'a plus de scories
Comme une fine pellicule de glace
j'ai fondu au feu de l'amour
Le soleil s'est levé, et moi, Lalla
j'ai trouvé la félicité lorsque je me suis souvenue
que je n'étais rien d'autre que Ton nom
Traduit par Daniel Odier
Editions du Seuil
Paris 2000
Lire aussi:
Les dits de Lalla, XIVe siècle, au Cachemire, et la quête mystique, par Marinette Bruno aux Editions Les deux océans.