Le traducteur de cette oeuvre, Roger Munier, explique : " Je n'ai retenu que les aphorismes dont la profondeur autant que la beauté, reconnues par les plus grands de Leibnitz à Heidegger, éclate d'elle-même, comme indépendamment de tout contexte. Ce n'est pas sans raison que Leibnitz, dans sa Théodicée, range Silesius parmi ceux " dont les pensées extraordinairement audacieuses, remplies de comparaisons ardues... confinent à l'impiété ". Cette avancée téméraire, cette tension hardie vers les confins dans l'approche du mystère tant de Dieu que de l'homme (ndl : Le mystère de l'un est-il séparable de l'autre ?), peut-être est-elle pour nous l'écho le plus juste, sinon l'appel le plus directement adressé d'une voix qui a retenti il y a plus de trois siècles ? "
Dédicace
A la Sagesse éternelle,
à Dieu,
Au miroir sans tache,
que les Chérubins et tous esprits bienheureux
contemplent en un émerveillement éternel,
A la Lumière qui éclaire tout homme
venant en ce monde,
A la Fontaine inépuisable et source originelle
de toute Sagesse,
dédie et ramène à Sa gloire
ces quelques gouttelettes par grâce tombées
de Sa vaste mer
Son serviteur
à toute heure mourant
du désir incessant de Le contempler.
Johannes Angelus
Il faut passer Dieu même
Où se tient mon séjour ?
Où moi et toi ne sommes.
Où est ma fin ultime à quoi je dois atteindre ?
Où l'on n'en trouve point. Où dois-je tendre alors ?
Jusque dans un désert, au-delà de Dieu même.
*
Il faut se porter au-delà de soi
Elançant ton esprit par delà lieu et temps,
Tu peux à chaque instant être dans l'éternel.
*
La béatitude dépend de toi
Homme, la béatitude est entre tes mains,
Si seulement tu t'y disposes et y consens.
*
N'être rien, ne rien vouloir
Homme, tant que tu es, sais, possèdes, chéris,
Tu n'es pas délivré, crois-moi, de ton fardeau.
*
On ne saisit pas Dieu
Dieu est un Rien pur, nul maintenant, nul ici ne le touchent ;
Plus tu cherches à Le saisir et plus Il t'échappe.
*
La riche pauvreté
Qui ne désire rien, n'a rien, ne sait, n'aime, ne veut rien,
Il a, sait, désire et aime beaucoup encore.
*
Le ciel est en toi
Arrête, où cours-tu donc ? Le ciel est en toi ;
Cherches-tu Dieu ailleurs, tu Le manques sans fin.
*
Comment Dieu repose en moi
Tu dois être limpide et habiter l'instant
Pour qu'en toi Dieu se voie et doucement repose.
*
La Déité et l'humanité
L'éternelle Déité doit tant aux hommes
Que, sans eux, Elle aussi perd cœur, courage et sens.
*
Il faut dépasser toute connaissance
Ce que sait le Chérubin ne peut me suffire ;
Plus haut que lui, là où rien n'est connu, je veux monter.
*
Sans pourquoi
La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu'elle fleurit,
N'a garde à sa beauté, ne cherche pas si on la voit.
*
Sur Dieu encore
Dieu jamais encore ne fut et jamais ne sera.
Et pourtant Il demeure après le monde, comme il était seul avant lui.
*
Ne t'attribue rien
Ami, où que tu sois, ne t'arrête pas là ;
Il faut sans cesse aller de lumière en lumière.
*
Dieu n'a pas de pensées
Homme, Dieu n'a pas de pensées. S'Il en avait,
Il pourrait hésiter, ce qui ne saurait être.
*
L'orgue spirituel
Dieu est un organiste et nous son instrument,
L'Esprit souffle en chacun et donne au ton sa force.
*
Dieu fait tout lui-même
Dieu ajuste la flèche et tend Lui-même l'arc,
Lâche le coup lui-même, d'où vient qu'il est si bien tiré.
*
Le monde est un grain de sable
Pourquoi le monde empêche-t-il la vue de Dieu ?
C'est qu'il abîme l'œil, il est un grain de sable.
*
Final
Ami, j'arrête là. Si tu veux lire encore,
Va, toi-même deviens l'écriture et l'essence.
Cet ouvrage comporte 505 distiques traduits par Roger Munier
Publié par les Editions Arfuyen
35, rue Le Marois
75016 Paris