De la mort à l'unité


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   De la crainte de la mort à la fusion dans l'Unité, le chemin est long et difficile. Younous nous en retrace les étapes en un recueil de 62 poèmes écrits dans une langue d'une lumineuse et noble simplicité.





Qui serai-je ?


   J'ai peur. Que deviendrais-je ? Si je ne trouve pas remède : que vais-je devenir ? Mon âme se détachera de moi : préparatifs d'un départ. Ce dessin, mon apparence, une fois effacé, la forme de mon corps détruite : qui serai-je ? quand on aura ôté mes vêtements, lavé mon corps de façon rituelle, quand on me portera en terre : qui serai-je ? Quand les autres s'en iront, me laissant seul, quand Munker et Nekir, les anges noirs, m'encadreront : que deviendrai-je ? Ni pieds ni mains ne resteront. Cerveau dissous et science évanouie, que vais-je devenir si ma langue ne répond pas au questionnaire ? Qui serai-je quand m'élevant de la tombe, et la balance de vérité en place, je rendrai mes comptes ? L'humble Younous dit ces choses les yeux pleins de larmes et de sang. Il tourne son regard vers ton arche : qui serai-je ?




Un monde irréel


   Ceux qui sont ainsi venus, qui ont passé par ce monde irréel, ne parlent plus, la bouche close. Ceux qui nourrissent l'herbe, la bouche close, ne parlent plus. La folle avoine, la ligne des cyprès droits sont sur leur tête. O cette bravoure, cette innocence, la beauté de certains qui, bouche close, ne parlent plus. Cette chair fondue dans la terre : tant de belles voix ou de cris. Ne les oubliez pas dans vos prières ceux qui ne parlent plus, la bouche close. Younous dit : vraiment, regarde l'œuvre du destin. Plus n'ont cils ni sourcils, plus que ce marbre sur leur tête comme une syllabe close qui ne parles pas.




Délivre-moi de moi


   Donne-moi ton amour afin que je m'y noie et m'y anéantisse. Délivre-moi et prends la place de ce moi. Détruis ce que je suis. Que mourant ici, je survive là-bas. Fais que je t'aime, que je n'aime que toi, qu'hier soit aujourd'hui, que demain soit hier. Mon âme a respiré ton parfum. Mais où es-tu ? Te découvrir, ô Bien-aimé. Je t'aime. Je chancelle. Je saigne. Je dis ma peine. Comment ne pas la dire ?




Ce monde a gâché notre monde


   Je connais les ressorts du monde. Car le monde est mensonge : il dévore même les saints. N'y aurait-il qu'une seule chance de fuir, l'évasion resterait possible. Mais le monde a brisé même l'aile du milan. Après s'être saisi du Bien-aimé, se retournant, il s'est gaussé de moi. Le monde a renversé le trône de Salomon : il a égorgé les innocents. Sept fois rempli, fait et défait, il demeure et nous partons. Younous, amoureux, tourne et tourne en extase. Ce monde a gâché notre monde.




Celui qui m'a éveillé


   Pleurez mes yeux, pleurez. Je ne peux plus rire. Mon être va vers l'Ami. Je ne reviendrai pas. La douleur de mille morts m'est indifférente. Je vais où l'on ne meurt pas, où je ne mourrai pas. Je veux que mon être s'enflamme, s'embrase au feu d'amour. Coulez mes larmes de sang. Je ne vous essuierai pas. Je subirai l'amour jusqu'à n'être que cendres. Je me suis peint de ta couleur. Celle-ci ne pâlira pas. Le sage des sages qui m'éveilla me suffit. Je ne saisirai plus d'autre main que la sienne. J'ai troqué mon désir d'être contre celui de n'être pas. Ce n'est plus, désormais, la double poursuite de l'âme et du corps. Nous émigrons, corps et âme, d'éphémère en éternel. J'ai résolu de prendre la route. Je ne reviendrai pas.




Je suis ivre de l'échanson


   J'ai bu le vin d'un échanson, de l'Echanson, au cabaret universel. J'ai bu le vin et je suis ivre de l'échanson. Quand il paraît nos coeurs s'enflamment, car il répand cette cire incandescente dont le soleil n'est qu'un mode éphémère. Consumés par le feu de l'Amour, nos corps deviennent lumière. Le feu de l'Amour n'est pas celui de notre terre. J'ignore ce qu'il est. Là-bas, chaque enivré psalmodie : " Je suis le Vrai. " Les amoureux maladroits ressemblent à Mansour. Quand ils sont Adham le Magnifique, lors, comme dans Balkh, des ruines s'amoncellent. Nous sommes des milliers à être Bayazid. Ensemble nous chantons ce refrain : " J'abandonne et je viens. " Younous, tiens ta langue devant les ignorants . Tu sais comment ceux-ci passent leur temps.




J'ai bâti ma demeure


   Le feu de l'Amour a ravagé ce que j'étais, et désormais - les autres s'en étonnent - j'ai délaissé, n'y croyant plus, les exercices et les pratiques de ma foi. Buvant le vin de l'Unité, le vin d'Amour a brûlé mon étalage. Maintenant, j'ai bâti ma demeure au-delà des deux mondes. Les millions d'âmes qui y parviennent sont épiées par celles qui restent en chemin. Ma vie est unité. Younous, nous sommes au temps de perdition. La foi est unité. Qui, d'entre vous, a compris ce qui m'est arrivé ?




Tu ne peux pas être derviche


   Sainteté m'assure que tu ne peux pas être derviche. Va...Que te dirais-je ? Tu ne peux pas être derviche. Derviche est homme souffrant de ses blessures de coeur, et qui pleure, plus doux que l'agneau. Tu ne peux pas être derviche. Sans mains pour celui qui l'assaille, sans langue pour ses contempteurs, le derviche reste impavide. Tu ne peux pas être derviche. Tu caquettes, parlant de ci, de ça, te plaignant, tantôt de ce que tu as, tantôt de ce que tu n'as pas. Tu ne peux pas être derviche. On peut se plaindre - et Mahomet eut fait comme toi - mais, récriminant, tu ne peux pas être derviche. Maintenant, derviche Younous, va plonger dans cet océan où, si tu ne te jetais point, tu ne serais pas derviche.




Bâton pour destrier


   Tu désires le Bien-aimé sans renoncer au monde. Sans trancher la corde qui t'enserre la taille, tu réclames la foi. Tu récites le verset : " Qui pénètre son âme, connaît son Dieu " tu le récites mais ne connais pas Dieu. Pourtant tu songes à t'élever plus haut que ne volent les anges. Tu prends, comme un enfant, bâton pour destrier. Avant même d'avoir touché une batte, tu rêves d'être champion, acclamé du public. Tu ne te connais pas. Tu ignores la perle qui dort dans sa nacre. Pourquoi le roi d'Egypte désirerait-il Canaan ? Comme Eyoup, prends ton mal en patience, Younous. Tu voudrais le remède sans la souffrance.




Il faut boire d'un vin


   Il faut être l'esclave d'un roi qui n'est jamais détrôné, s'attacher à un seuil d'où l'on ne peut pas être chassé.
   Il faut être colombe et s'envoler, sans aller quelque part. Il faut boire d'un vin dont l'ivresse ne se dissipe jamais.
   Il faut être nageur excellent. Il faut, plongeant dans une mer, en ramener une perle inconnue.
   Il faut entrer dans un jardin et s'y promener. Il faut respirer le parfum d'une rose jamais fanée.
   Il faut que chaque homme, s'embrasant au feu d'amour, ne se brûle qu'à lui, rejoigne son aimé.




Quand je dis ton nom


   Mon Dieu, quand je dis ton nom, le temps est aboli. Personne d'autre que toi, mon Dieu, ne sèche mes larmes. Ton nom est éternel. Il se prononce dans toutes les langues. Celui qui accède à ton amour oublie ce qu'il était. Tu as créé le corps et l'âme. Tu as fait l'univers. Le bien-fonds de la terre t'appartient, ô trésor de magnanimité. On chante ta geste dans toutes les langues. Que tes jardins et tes vignes fleurissent. Les roses, mon Dieu, des roseraies que tu as regardées ne se fanent jamais. Celui qui n'a pas plongé dans l'océan d'amour, qui ne t'a pas sacrifié son âme, qui n'a pas vu ta beauté, n'est pas encore de ce monde.




L'âme des amoureux


   L'âme ne meurt point. Car si Tu es son âme, le cœur inerte, par Toi, battra de neuf. Mort sera vie, et cette vie, éternité. L'âme reprend souffle dans les cœurs où Tu es dissimulé. Je ne craindrai pas le jugement si Tu sièges au tribunal. Younous, si tu es amoureux et si, t'accordant avec l'amour, tu es près de parvenir, n'aie peur de rien quoi qu'il advienne.




Un voleur insolite


   J'ai trouvé avec évidence dans mon âme ce que je recherchais partout. Celui que tu appelles au dehors est caché au dedans depuis toujours. Il ne te quittes jamais. Personne ne ressuscite sans lui. Il mesure pas à pas l'étendue d'un royaume exclusif. Il s'écrie : " Arrêtez-le ", et le voleur aussi. Qu'il est donc insolite, ce voleur, dans la confusion des appels et des cris. Victorieux en place de Grève, il assiste à son propre supplice et se voit, spectateur, pendu dans l'enceinte séculière où il a pénétré.    Il a ceint l'épée de puissance pour se frapper lui-même, s'achever, les mains ensanglantées. Malade et gémissant, il écoute la voix du Coran et, lisant le Livre, y pénètre. Celui qui a conclu cette alliance, qui entend tous les langages, pour qui ni le Ciel ni la terre ne sont assez vastes, se sent à l'aise dans un cœur. Des amours fantastiques gestent en lui. Il se pare pour elles. Regarde-le : il va et vient, dissimulé sous le caftan et la tunique. Celui qui fonde un hôpital ou qui bâtit des palais et des kiosques, voile son visage d'un crêpe. Entré au foyer du hammam, il est conduit par une autre volonté, profonde et sans partage. La réalité fait place à la Vérité. Ne doutes plus, et puisque tu es l'Unité, viens te voir, laissant les doubles à leurs jeux. Tu découvriras, dans sa plénitude, le sens sacramentel des choses. Les jeûnes et les prières, les purifications et les pèlerinages ne sont que des pratiques, et ces pratiques, des rideaux pour les amoureux. Purs, parmi les hommes, les amoureux se moquent de tout cela. Je suis allé dans les profondeurs. Je me suis jeté dans l'océan de l'âme. J'ai plongé dans ses abîmes. J'ai aperçu, en nageant, une trace - comme un signe - et cette âme s'est alors révélée dans sa précellence. J'ai suivi la trace, regardant à droite et à gauche. J'ai vu des objets fabuleux, sans pareils dans l'univers. Younous, tes paroles touchent à l'essence pour tous ceux que la grâce de connaître illumine déjà. Elles seront dites et redites dans les siècles des siècles.


Younous Emré : " Le Divan "
Traduit du turc et préfacé par Yves Régnier
Editions Gallimard - Paris 1963

 



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