René Fouéré, auditeur assidu et traducteur des conférences de Saanen, a souligné que " ces extraits évoquent sous forme romancée de manière précise, l’atmosphère des réunions qui ont lieu à Saanen. "
" On était en juillet, mois durant lequel Krishnamurti donnait une série de conférences à Saanen,
village perdu dans les Alpes suisses. Moins pour l’écouter que pour le voir, Derek décida d’assister à l’une de ces causeries.
Il s’y rendit un dimanche avec Sylvia. Malgré l’été, le froid et la pluie ne désarmaient pas.
Les réunions se tenaient sous une tente qui abritait deux à trois mille personnes.
La précaution qu’ils prirent d’arriver en avance fut vaine : il y avait foule et ils ne purent s’asseoir près de l’orateur.
Derek s’imprégna de l’atmosphère : déprimante, presque tragique. L’assemblée se composait en grande partie de gens âgés, sinon très âgés. Sur leur visage se lisait l’angoisse de voir s’achever une vie inutile et la terreur de l’inconnu dans lequel bientôt ils plongeraient. Ils mendiaient quelques miettes de réconfort. Pour le reste, c’était des jeunes gens, souvent sales, le regard perdu vers un monde qu’ils s’inventaient. Ceux-là redoutaient les épreuves à venir, les incertitudes de l’existence, quémandaient une raison de vivre. Personne - ou presque - dont l’âge se fut situé entre trente et cinquante ans ! Sans doute, ces adultes plongés dans le feu de l’action, n’avaient plus, ou pas encore, de temps à perdre ! Et pourtant, qui, sinon eux, devraient s’éclairer sur leur véritable devoir, leurs réelles responsabilités ?
Le silence régnait depuis longtemps lorsque, ponctuel, Krishnamurti pénétra dans la tente,
vint s’asseoir sur la chaise de bois qui lui était réservée. Pendant un instant, il regarda l’auditoire.
Peut-être s’assurait-il de son attention, à moins qu’il ne voulût témoigner ainsi de la compassion qui illuminait son regard.
Jamais Derek n’avait vu une telle, une si poignante expression. Etait-ce cela, la beauté qui jaillit d’un amour libre de toute attache ?
Le sage parla d’une voix étrange, un peu rocailleuse, aiguë, qui rendait son anglais difficile à comprendre.
Face à la désagrégation du monde, est-il possible de découvrir une nouvelle façon d’être et, partant, une activité qui n’engendrerait plus de désordre.
Il affirme que seule une révolution dans la totalité de la conscience permettra d’y parvenir.
A l’entendre, on ne doit pas redouter d’attirer sur soi les plus violentes tempêtes, ni craindre de remettre en cause les traditions.
Il propose de traverser maintenant, immédiatement, toutes les couches de l’esprit, pour dissoudre enfin le sentiment que nous avons
d’exister séparément du monde. Il démonte minutieusement les mécanismes qui nous empêchent d’accéder à une vie harmonieuse, baignée de joie.
Cela, c’est l’aspect extraordinaire du message. Il ne décrit pas tant l’état de conscience auquel l’homme peut parvenir,
que les chaînes qui en interdisent la réalisation. Il ne donne aucun conseil, mais montre simplement à quel point notre conduite et insensée.
On entendait la pluie ruisseler sur la toile et le grondement de la rivière proche. Un train passa, pas très loin.
" Vous comprenez ? " demanda l’orateur.
" Bien sûr ! " Songea Derek tout en regardant Krishnamurti dont le visage soudain paru ravagé de tristesse.
" Oh ! Mon Dieu ! Comme je voudrais que vous saisissiez tout cela ! " On eut dit un enfant désespéré de l’indifférence d’un adulte devant une fleur rare. A cette seconde, Derek perçut qu’en vérité, sa compréhension du message était intellectuelle, insuffisante pour changer sa vie. Il admira l’orateur. Inlassablement, depuis près d’un demi-siècle, il parcourait le monde, parlant à des gens qui, semblables à Derek, resteraient à jamais incapables d’opérer en eux cette mutation profonde dont il les entretenait.
Aux mots actuels se superposaient d’autres paroles, prononcées cinquante ans plus tôt par Krishnamurti.
Celui-ci venait de s’éveiller à un état de conscience qui plus jamais ne le quitterait et décidait de
dissoudre
l’ordre pseudo-religieux fondé pour lui par la Société de Théosophie. A cette occasion, il avait déclaré : " ...La vérité est un pays sans chemin, que l’on ne peut atteindre par aucune route quelle qu’elle soit : aucune religion, aucune secte (...) je désire que ceux qui cherchent à me comprendre soient libres et non pas qu’ils me suivent, non pas qu’ils fassent de moi une cage qui deviendrait une religion, une secte (...) je veux délivrer l’homme, et qu’il se réjouisse comme un oiseau dans le ciel clair, sans fardeau, indépendant, extatique au milieu de cette liberté (...) s’il n’y a que cinq personnes qui veuillent comprendre, qui veuillent vivre, dont les visages soient tournés vers l’éternité, ce sera suffisant. A quoi cela sert-il d’avoir des milliers de personnes qui ne comprennent pas, définitivement embaumées dans leurs préjugés. " Plus loin, il précisait : " comme un artiste qui peint un tableau parce que c’est son art qui est sa joie, son expression, sa gloire, son épanouissement, c’est ainsi que j’agis et non pas pour obtenir quoi que ce soit de qui que ce soit " !
Incroyable courage ! ...mais où sont-ils ces cinq ? La conférence s’acheva, le sage partit comme il
était venu, seul, en bras de chemise, veste sur l’épaule, dans le froid qui pétrifiait les membres...La foule se dispersa calmement. Derek remarqua une femme d’un âge certain. Il la connaissait assez bien, se
dirigea vers elle.
- Oh ! Mon cher ! Fit-elle, merveilleusement étonnée, vous êtes venu voir Kri-Kri... ah ! Kri-Kri !
Bien qu’elle eût largement dépassé le temps des grandes convulsions amoureuses, son regard
chavirait...
- Je parie que c’est la première fois que vous venez à Saanen, je ne vous y ai jamais vu !
Derek décela une trace de mépris dans ce propos.
- En effet, je préfère la solitude de ma chambre, mais...
- Oh, non ! (Regard vers le ciel) que faites-vous de l’ambiance, mon cher, de la présence du Maître ? Absolument indispensable à la compréhension de son message !
Derek crut rêver...
- Au fait, ajouta l’opulente personne, j’espère que vous avez lu au moins un de ses livres avant de venir, sans quoi je crains que vous n’ayez trouvé ses propos très difficiles ! Vous savez, la compréhension de ce message n’est pas pour le peuple, il faut s’y attacher comme à de véritables études universitaires !
De mieux en mieux songea Derek qui avoua connaître par cœur presque tous les livres du sage.
- Oh ! magnifique ! (Tête renversée) Savez-vous que je le suis depuis près de trente ans ? J’ai assisté à beaucoup de ses conférences de par le monde et je viens ici régulièrement depuis près de dix ans.
Evidemment !... définitivement embaumée... snobisme... libre comme l’oiseau... pays sans chemin... Ces mots le meurtrissaient. Mais lui, ne ressemblait-il pas à cette femme, figée dans une fascination
stérile, éblouie par une pensée révolutionnaire qui cependant, au lieu de devenir source de vie, restait un vain divertissement de l’esprit.
Une anecdote légendaire lui revint en mémoire : un homme veut suivre le chemin de la vérité. Le sage auquel il s’adresse l’enferme dans une cave et lui conseil de méditer jusqu’à l’apparition du Maître.
Un an plus tard, le sage demande :
- Le Maître t’est-il apparu ?
- Oui !
- Alors médite jusqu’à ce qu’il te parle.
Un an plus tard :
- le Maître a-t-il parlé ?
- Oui !
- Alors médite jusqu’à ce que tu comprennes ce qu’il te dit.
Un an après, c’était chose faite.
- Alors, fit le sage, médite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de Maître et tu connaîtras la vérité.
Derek crut venu le temps d’abandonner Krishnamurti. Il aurait dû essayer de découvrir par lui-même, ne pas tomber dans un autre piège.
(...)
" L’avenir est entre les mains de chaque homme, car du ciel ne viendra aucun secours.
Une mentalité radicalement transformée, voici l’unique chance de survie ! L’heure est grave. D’ici peu, il sera trop tard ! ".
Ainsi parlèrent les étoiles.
Quelques comètes strièrent la voûte sombre et l’on aurait pu croire que déjà, le ciel pleurait.
Derek se souvint d’une lecture ancienne. Un
écrivain, redoutant l’édification, autour du message de
Krishnamurti, d’une nouvelle religion, lançait un appel pathétique : " Je suis, disait-il, de ceux qui pensent que, des paroles du sage indien, peut surgir une civilisation nouvelle, immense, inimaginable et indicible. Mais elle n’adviendra, ne s’édifiera, que si, ceux qui ont entendu Krishnamurti ne deviennent pas les exploiteurs inconscients de sa lumière ; s’ils ne l’enveloppent pas dans le réseau étouffant de leur sollicitations tentaculaires ; s’ils ne font pas de lui ce que, selon ses propres dires, on a fait des sages du passé : un failli. Peut-être est-il temps encore de prendre conscience d’un si grave péril, de prévenir l’attentat à la liberté humaine qui se pourrait commettre, de s’opposer au déraillement effroyable qu’à la mort de Krishnamurti *, ou de son vivant même, on pourra provoquer ? Je n’en sais rien. Mais s’il était déjà trop tard, une des plus grandioses tentatives de tous les temps aurait affreusement avorté, une flamme géante se serait éteinte, une occasion unique se trouverait perdue et, des siècles durant, l’humanité pâtirait cruellement de cet échec. Telle est du moins mon intime conviction. Je souhaiterais donc que ceux auxquels il a été donné de connaître la personne et la pensée de Krishnamurti prennent une pleine conscience de la responsabilité, en quelque sorte planétaire, qui charge leurs épaules. J’adresse un ardent et pressant appel à leur lucidité et je voudrais passionnément qu’il fût entendu. "
* Plus de vingt ans après la mort de Krishnamurti, le déraillement justement redouté n'a pas eu lieu et personne n'a osé se prétendre le commentateur et le continuateur autorisé de l'oeuvre du sage hindou. Cela tient sans doute à l'extrême fermeté de Krishnamurti qui, jusqu'à sa fin, a refusé d'avoir des disciples et d'organiser son message.
(...)
Derek et Sylvia montèrent à Saanen le dernier dimanche de juillet. Une amie les accompagnait, attirée par ce Krishnamurti qui n’est pas le prophète d’une nouvelle secte d’origine hindoue, mais simplement un philosophe, ou mieux encore, le promoteur d’une psychologie révolutionnaire. Bien souvent, le seul nom de Krishnamurti décourage. En effet, malgré une vogue apparente, beaucoup sont lassés du folklore oriental tel qu'ç( ashrams et gourous, à qui l’on reproche, souvent avec raison, de se nourrir de la crédulité humaine. D’autres confondent Krishnamurti avec une secte vouée au culte de Krishna. Mais ceux qui se rendent à Saanen n’ont pas les cheveux ramenés en nattes, ni aucun vêtement distinctif, car ils ne prétendent pas être les disciples du gourou Krishnamurti. Celui-ci d’ailleurs, ne se reconnaît aucun droit, et surtout pas celui d’étouffer l’homme dans un carcan de dogmes. Pour lui, il n’est d’autre autorité que celle du Réel qui un jour lui est apparu et ne l’a plus quitté. Il s’agit d’une révélation impersonnelle. Malheureusement, l’homme dort sans savoir qu’au fond de lui scintille ce trésor vivant, et Krishnamurti, parfois avec rudesse, le tire de sa léthargie, dépouille la vérité de l’imagerie qui l’obscurcit.
A Saanen, d’un an à l’autre, quel changement ! Le temps d’abord, propice au vol des planeurs qui glissaient avec majesté d’un bord à l’autre de la vallée, comparables à des aigles blancs qui, hors de tout chemin défini, n’auraient laissé sur l’azur aucune trace de leur passage. Ensuite, balayant les scories, ravivant la flamme mourante, un vent régénérateur avait soufflé sur l’auditoire. Beaucoup d’hommes et de femmes jeunes se pressaient sous la tente. La conscience de la gravité de l’heure atteignait les forces vives de la collectivité. On sentait chez tous la ferme résolution de mettre à nu les causes véritables de la déchéance de l’humanité. Pourquoi ces gens de bonne volonté n’empêcheraient-ils pas l’Homme de glisser dans " l’abîme dont on ne remonte pas " ?
Krishnamurti parle. Avec lui, d’emblée, on plonge au cœur du cyclone, là où règne la peur, là où se forment les sombres nuées : les images que l’on se fait de soi. On perçoit, dans ses intonations, une invitation pressante à se libérer ici, maintenant, à ne pas attendre l’heure de la mort...pour vivre !
" J’espère que vous me suivez, que nous sommes tous en mouvement, partis à la découverte de quelque chose : nous essayons de voir s’il existe un nouveau mode de vie. Cette recherche est naturelle et essentielle pour toute personne intelligente. On doit pouvoir trouver un mode de vie qui ne comporte pas toutes les souffrances, les anxiétés, les peurs et la confusion sans fin de nos existences actuelles. Mais pour trouver une vie neuve, on doit rejeter complètement l’ancienne - et on ne peut pas la rejeter sans l’avoir comprise. On ne peut pas simplement décider de changer de vie, cela n’a pas de sens. Mais si l’on comprend que la structure de l’existence actuelle implique que la volonté et l’option sont à l’origine de la pensée et de l’action, cette structure s’écroule de façon naturelle. La plupart d’entre nous souffre d’une paresse psychique qui s’ajoute à la paresse physique, et cette recherche d’une vie neuve exige une grande intensité intérieure, une application, une destruction, une non-acceptation, que notre indolence nous empêche d’affronter. Nous préférons rêver avec bonheur l’image que nous offre notre état névrosé, ou vivre malheureux en espérant que d’une façon ou
d’une autre, les circonstances modifieront cette image, et en créeront une autre plus heureuse. "
Les paroles de Krishnamurti s’adressaient aux autres ! Derek lui, ne se croyait pas paresseux. En fait, il confondait agitation et activité. Un cerveau qui cherche toujours ne crée pas. Il se meut, souvent sans s’en apercevoir, dans un champs bien délimité : celui du passé, de l’expérience, du connu. Poursuivant inlassablement les mêmes chimères, il n’est en lui aucune fraîcheur, aucun jaillissement spontané de la vie. Ce qui est neuf explose lorsque les pensées se taisent. Ce silence s’établit de lui-même dès que le mental perçoit la vanité de ses mouvements désordonnés.
Après la conférence, on s’installa, pour pique-niquer, dans un champ bordé d’une forêt de sapins. Le repas fut silencieux. La causerie de Krishnamurti avait soulevé une foule d’interrogations aussi abruptes, infranchissables, que les montagnes d’alentours. Plus tard, une discussion s’engagea.
- " Je ne suis pas d’accord avec Krishnamurti, fit quelqu’un, lorsqu’il affirme que chacun peut et doit se libérer de son conditionnement tout de suite. A mon avis, il faut du temps pour se transformer. " L’au-delà est ici et maintenant ", disait-il tout à l’heure. C’est impossible ! "
- " La route est longue, on ne peut le nier. Nous n’avons pas envie de voir ! Il est également évident
que peu d’hommes parviennent à s’affranchir de la totalité de leurs désirs égoïstes. Ceci, Krishnamurti ne peut pas ne pas le savoir, et cependant, son attitude est justifiée. "
- " Pourquoi ? "
- " Il vient de le dire : notre esprit paresseux, incroyablement inerte, refuse toute audace qui mettrait en péril les constructions acquises. Il se transformera demain, dans quelques années, ou dans une autre vie. Ou encore, il se convainc que la Sagesse est l’apanage de quelques privilégiés, mais que lui ne saurait y prétendre.
Cependant, la vie passe et nous fermons les yeux à son mouvement ; le monde s’enfonce dans la
folie et un jour, il sera trop tard ! L’attitude de Krishnamurti tend à susciter en nous un état d’urgence si intense que d’un coup, il nous oblige à changer
de route. "
- " Est-ce pour cette raison qu’il rejette l’idée de la prédestination, et celle de la réincarnation ? "
- " Probablement ! Ces croyances sont des oreillers de paresse. Si l’on se croit prédestiné, il suffit d’attendre que l’heure sonne. Si l’on se réincarne, l’éternité s’ouvre devant nous. Dans tous les cas, point n’est besoin
de se hâter ! "
Un chant de paix se répandait dans la vallée. Dans un pâturage voisin, des vaches broutaient. Le tintement de leurs cloches se répercutait de loin en loin, porté par le vent tiède. La vache est à l’image de la terre : massive, prodigue et docile *. Seul l’homme ne donne rien et veut tout, se révolte et détruit. Un planeur passa très bas, prêt à l’atterrissage, dans un chuintement soyeux.
* En réalité, ceux qui connaissent les bovidés savent que rien n'est plus stupidement obstiné qu'une vache. Sauf, parfois, un " chercheur de vérité ! "
" L’enseignement de Krishnamurti n’est pas pour moi, " murmura quelqu’un. " Il ravage tout, ne laisse pas une croyance debout. Rien ne trouve grâce à ses yeux. Mais nous avons besoin, et le droit, de croire. " La voix devenait agressive. " Il est indispensable d’espérer, d’avoir des Maîtres qui nous dirigent, tout enlever n’a pas de sens ! Sans but ni soutient, notre vie est un cauchemar ! "
- " Le droit de...." répondit quelqu’un en écho. " Personne ne contestera que vous ayez tous les
droits, y compris celui d’être malheureux ! "
- " Mais je ne suis pas malheureux ! "
- " N’est-ce pas un malheur que de se livrer pieds et poings liés au savoir d’un maître, ou soi-disant tel ? Ecoutez Krishnamurti : " Si vous savez ce qu’est la vérité, vous n’avez pas besoin que l’on vous y conduise. Et si vous ignorez ce qu’elle est, comment pouvez-vous savoir que l’on vous y mène ? ". Voici réduit en cendres l’espoir de parvenir à la sagesse en se soumettant à une quelconque autorité. La sienne y compris ! .
- " Pourtant, votre acceptation de la " doctrine " de Krishnamurti relève d’une certaine soumission !
Non ? "
- " Est-on soumis à la bougie qui éclaire la chambre obscure, l’adore-t-on,
l’impose-t-on à ses voisins ?
Certainement pas ! On l’utilise, on cherche la fenêtre et l’on ouvre les volets. La clarté du jour dissipe les ombres et l’on jette la bougie devenue inutile ! Mais revenons à ce que nous disions. Que reste-t-il
quand nous rejetons toute autorité ? "
- " Justement, rien ! "
- " Si, il reste, ou surgit, ce qui fait la noblesse de l’homme. La remarque lapidaire de Krishnamurti nous offre la liberté de penser par nous-mêmes, en toute indépendance. Mais ceci, nous le refusons. Notre esprit n’aime pas errer, indécis, inquiet, dans le vide des espaces inconnus. Il veut être nourri de certitudes et, sans un but qui l’attire et l’enchaîne, il s’endort ou sombre dans la folie. "
- " La morale est une forme d’autorité n’est-ce pas ? "
- " Oseriez-vous prétendre que l’homme doit vivre sans elle ? "
- " Nous n’avons de moralité que dans la mesure ou nous pouvons en escompter un profit. Toutes les lois ne sont qu’un vernis dont l’homme masque la seule réalité : sa violence, sa cruauté, sa volonté de puissance. "
- " Sans l’instinct de conquête, sans curiosité, l’homme n’aurait tracé aucun chemin vers les étoiles ! "
- " Est-il nécessaire de se lancer à l’assaut de l’univers quand l’homme reste à lui-même un mystère
impénétrable ? Est-ce utile de le décharger des tâches mineures s’il n’emploie le temps gagné à se découvrir lui-même ? Que penser d’une humanité capable d’explorer l’espace, mais s’auto-asphyxiant et crevant de faim ? En général, la curiosité scientifique reflète une peur profonde que l’homme rejette en une négation orgueilleuse. Ephémère, il a soif d’éternité. "
- " Voilà de très embarrassantes réflexions !
- " Ce trouble, qu’il faut oser accueillir, est le premier et douloureux frémissement de la vie, le germe du Réel, le souffle encore fragile d’un vent qui, demain peut-être, videra l’esprit de ses mensonges. "
Il y eut un instant de silence, puis quelqu’un renoua le fil de la conversation :
- " Krishnamurti tente d’éveiller notre propre vocation, celle qui fera de nous des hommes et des femmes responsables, non les esclaves de préceptes imposés. Ne prétendons pas que lui seul possède la vérité, mais à n’en pas douter, son enseignement est le plus clair, le plus complet et certainement, par l’originalité vivante de sa présentation, le plus efficace des enseignements dispensés à ce jour. C’est un miroir non déformant, et si parfois on s’y aperçoit pâle et fripé comme au sortir d’une mauvaise nuit, il ne faut pas s’en détourner et accuser la glace d’être de mauvaise qualité. Il nous montre exactement ce que nous sommes. La difficulté vient de ce que nous réfléchissons trop. Cet enseignement ne se discute pas : il se vit. Alors, nous nous apercevons que ses contradictions ne sont qu’apparentes. Deux points de vue inconciliables de prime abord se rejoignent au centre de la vérité dont ils sont des aspects différents. La première difficulté ne doit pas décourager. Cette philosophie héroïque demande à être approfondie avec persévérance. "
L'emplacement de la tente, devenu terrain de sport...