La lumière contre l'ignorance et l'égoïsme


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   Les armes de Drukpa Kunley sont le rire, la dérision et le choc psychologique. Il ne limite pas ses attaques aux moines orgueilleux mais les dirige contre toute forme d'ignorance, contre l'égoïsme, la lourdeur d'esprit. Son vocabulaire est parfois grossier, son comportement souvent choquant pour les esprits bien pensants, mais son but est toujours de délivrer les êtres du carcan mental, du poids des croyances qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Trukpa Kunley est un exemple de sagesse vivante, libre de toutes attaches.

   " En apparence, ces histoire relatent les faits et gestes d'un homme du commun mais, en vérité, elles reflètent une démarche intérieure conforme aux Sutras, aux Tantras et aux préceptes lamaïques. Révéler la sagesse du magicien Kunley c'est déposer une goutte d'ambroisie sur le brin d'herbe de la foi, une petite goutte de l'océan des Ecritures qui concernent l'éveil des Adeptes, petite goutte capable de déposer une graine de libération dans le cours de la conscience par la simple lecture. "




Détendez-vous, écoutez et riez !



   " A l'âge de vingt-cinq ans, Drukpa Kunley était passé maître dans les arts profanes et dans ceux de l'esprit ; il pratiquait la prescience, les matérialisations et les tours de magie. Lorsqu'il revint à Ralung pour rendre visite à sa mère, celle-ci ne sut pas voir son achèvement et le jugea simplement sur son comportement extérieur.
   " Tu dois décider exactement de ce que tu es, se plaignit-elle. Si tu décides de te consacrer à la vie religieuse, tu dois travailler constamment au bien des autres. Si tu veux être un chef de famille laïc, tu dois prendre une femme qui pourra aider ta vieille mère à la maison. "
   Instinctivement, Trukpa était toujours guidé par son voeu de consacrer sa vue, ses oreilles, son esprit et sa sensibilité pour guider les autres sur la voie. Il comprit que le temps était venu de faire la preuve de sa sagesse folle et néanmoins compassionnée. Il répliqua immédiatement :
   - Si tu veux une bru, je vais en trouver une.
   Il alla droit à la place du marché où il trouva une vieille rombière d'une centaine d'années, aux yeux bleus, aux cheveux blancs, toute voûtée et à laquelle il ne restait qu'une dent.
   - Vieille Dame, lui dit-il, aujourd'hui vous devez être ma fiancée. Venez avec moi !
   La vieille femme était incapable de se lever. Alors Kunley la pris sur son dos et l'amena à sa mère.
   - O ! Ama, Ama ! cria-t-il, tu voulais me voir prendre femme ; eh bien ! en voici une à la maison.
   - Si c'est là ce que tu peux faire de mieux, gémit sa mère, n'en parlons plus. Renvoie-la d'où elle vient ! Je pourrai faire son travail mieux qu'elle.
   - Très bien dit Kunley avec une feinte résignation. Si tu peux faire son travail, je la ramène.
   Et il la reconduisit jusqu'à la place du marché. (...)

   Lorsqu'il en revint, sa mère l'accueillit par ces reproches :
   - Un bon fils devrait être comme Ngawang Chogyal (un voisin). Regarde comme il est dévoué aux moines et reconnaissant envers ses parents. Il œuvre pour le bien de tous et garde son esprit pur. C'est un vrai serviteur du peuple. "
   - Et ton Ngawang Chogyal n'est même pas fichu de savoir où construire des latrines ! S'esclaffa le Lama.
   La nuit venue, Kunley s'approcha du lit maternel, sa couverture sous le bras.
   - Que veux-tu ? , demanda sa mère.
   - Ce matin, tu as dis que tu accomplirais les devoirs d'une femme, n'est-ce pas ? répondit-il.
   - Créature sans vergogne ! J'ai dit que je ferais le travail ménager. Ne sois pas stupide, retourne dans ton lit !
   - Tu aurais dû m'expliquer ce que tu voulais dire, ce matin, dit le lama en s'allongeant. Maintenant, il est trop tard. Nous allons coucher ensemble.
   - Tais-toi et fiche le camp, misérable ! "
   - Mon genou me fait mal et je ne peux pas me lever. Mieux vaudrait te faire une raison !
   - Même si tu n'as pas honte, pense à l'opinion des autres, imagine les ragots !
   - Si tu as peur des commérages, nous pouvons garder le secret. "
   Finalement incapable de trouver les mots qui le rebuteraient, elle dit :
   - Pas la peine de m'écouter, mais n'ajoute rien. Quoi qu'il en soit, il y a un proverbe qui dit : pour vendre ton corps, pas besoin de maquereau ; pour accrocher un tableau, pas besoin d'un clou ; et pour faner ta vertu, pas besoin d'étendre ta natte au soleil. Maintenant fais-le si tel est ton désir. "
   Ces mots frappant son oreille furent comme de l'eau dans de l'huile bouillante. Il sauta sur ses pieds et la laissa seule.
   Le lendemain il se rendit sur la place du marché et se mit à crier :
   - Ecoutez-moi, vous tous ! Si vous y mettez les moyens, vous pourrez suborner votre propre mère elle-même ! "
   Puis, il s'en alla, les laissant tous médusés. En exposant devant tous les faiblesses cachées de sa mère, il déracina ses erreurs. Ses péchés furent expiés, ses problèmes et ses souffrances dépassés. Elle atteignit le bel âge de cent trente ans. "



*



   " Un jour, Kunley se dit qu'il avait eu tort d'être resté si longtemps à Lhassa sans y avoir rencontré le lama Bouddha et il décida de rendre visite au Bouddha Tsongkhapa, réputé pour être une incarnation du Bodhisattva de l'Intelligence. Drukpa Kunley confia à Palzang Buti : " Je dois voir si son esprit est libre de convoitise et de colère. "
   Au temple de Ramoche , il trouva des moines engagés dans une discussion métaphysique. Jugeant qu'il ne fallait pas laisser passer cette occasion de leur apprendre à rire, il demanda :
   - Que faites-vous, ô moines ? "
   - Nous purifions notre esprit des doutes et de ce qui en perturbe l'harmonie.
   - Je connais moi-même un peu la métaphysique ", répliqua-t-il.
   Ayant dit, il les gratifia d'un énorme pet en plein dans les narines. " Qu'est-ce qui est premier, l'air ou l'odeur ? "
   Les moines se mirent en colère et voulurent le chasser. " Nous n'apprécions pas ta forme d'humour ! ". Et ils l'injurièrent.
   - Ne soyez pas si fières, détendez-vous un peu ! Mes manières et les vôtres différent, c'est tout. Les miennes sont pleines d'urbanité, les vôtres pleines d'orgueil et de convoitise ! Et maintenant, ajouta-t-il, veuillez, je vous prie, m'annoncer au Bodhisattva de l'Intelligence, Tsongkhapa.
   - Qu'apportes-tu en offrande ?
   - Je ne savais qu'il fallait faire une offrande. J'en apporterai une la prochaine fois, mais je dois le voir aujourd'hui.
   - Il en apportera une la prochaine fois, raillèrent les moines. On n'avait jamais entendu cela !
   - Si c'est absolument nécessaire, reprit Kunley, j'ai ici une belle paire de testicules léguée par mes parents. Cela fera-t-il l'affaire ?
   De nouveau, les moines se mirent en colère et le chassèrent..."


   Ce qui ne l'empêche pas de chanter, quelques chapitres plus loin, cet étrange hymne à la liberté...


   " Vois la détresse de l'âne qui porte d'intolérables fardeaux
et l'extase de l'étalon sauvage qui galope librement.
Vois la misère de la huppe qui se pavane parmi les ruines
et l'exaltation de l'aigle qui fend l'azur.
Considère la tristesse de la misérable souris
et la joie du poisson, lancé dans l'eau comme une flèche.
Vois les privations qu'endurent les barbares, chevauchant la lance au poing
et la bénédiction du sage qui perçoit le vide de l'illusion.
Vois la frustration qui s'empare du cul moite des filles de Dezhol
et le vagin puissant des nonnes dans leur caverne montagneuse
Considère la somme des vils désirs, entassés dans l'ermitage de Taklung
et les voeux prodigieux dus à la culpabilité et à la honte.
Regarde la perception intense du tulku *, saisissant l'esprit des autres hommes
et la joie de Kunley dans sa complète renonciation. "

* Un lama qui s'incarne pour éduquer et inspirer des disciples.



" Le Fou Divin "
Drukpa Kunley, yogi tantrique tibétain du XIVème siècle
Traduction de Dominique Dussaussoy
Spiritualités vivantes
Albin Michel - Paris 1982

 

 


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