De la  théosophie à la révolution du réel


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" Krishnamurti ou la révolution du réel "



   La réflexion la plus profonde, la plus éclairante, jamais portée sur le message de Krishnamurti et, en fin de compte, sur l’Homo soi-disant Sapiens Sapiens.

Ajout juillet 2009 :

   Il y a un grand risque, lorsque l'on veut parler de l'ego, ce " complexe géant remarquablement stable " comme le définissait C.G.Jung, de déraper vers une conception " moraliste ". On tombe alors dans le piège du " bon " ego s'acharnant, au nom d'une morale toujours fluctuante, ou d'un concept mystico-religieux, à détruire un " mauvais " ego, qui n'est " mauvais " que parce que la même morale, schizophrène, le juge tel. L'ego, bon et mauvais, reste une entité illusoire qui doit disparaître pour que, le mirage évanoui, se révèle la splendeur du désert.

   Carlo Suarès l'a exprimé ainsi
:

   
" Dire je suis moi est un acte d'exploitation. Toute tentative de perfectionnement du moi est donc illusoire et toutes les morales qui s'efforcent à ce perfectionnement se trouvent frappées de stérilité. L'aboutissement du problème moral doit être cherché dans un changement d'état psychologique, changement fondamental, dont l'appréciation est directe, intuitive et non plus comparative, fondée sur un étalon de valeur variant dans le temps comme dans l'espace.
   Nous entrons ainsi dans la clarté. Nous sommes délivrés des arguties, des querelles byzantines, des autorités. Nous savons désormais que la solution du problème moral - si elle existe - est purement intime, échappe à tout contrôle extérieur. "

    Il est donc impératif, si nous voulons comprendre notre mode de fonctionnement, d'écarter dès le début de l'investigation, tout jugement de valeur. S'efforcer à cette tâche presque impossible, tant notre conditionnement est ancré dans nos cellules, est un premier pas vers la lumière, vers l'aventure du " Connais-toi toi-même ".

   Tout jugement écarté - enfin...autant que faire se peut ! - il devient primordial, avant d'espérer une quelconque mutation psychologique ( inimaginable pour la plupart d'entre nous ), d'avoir une vision claire de la façon dont nous prenons conscience de nous-mêmes.
   Par quel moyen nous définissons-nous par rapport à nous-mêmes et au monde ? Comment le " moi " sait-il qu'il est " moi " ? Sinon par un miroir créé par notre esprit, déployé devant notre regard intérieur, miroir entaché du jugement d'autrui, du passé et de nos espoirs.
   L'existence du miroir implique l'existence d'un observateur qui s'y reflète et s'y contemple, ...d'un observateur qui n'a donc pas une conscience directe de lui-même ( D'où le terme souvent utilisé de " conscience-réflexive " ) puisqu'il lui faut , pour devenir conscient, "
se voir ", " se sentir ", " s'éprouver ", en bref créer une distance entre lui-même et ce qu'il voit.
   Par ailleurs, toute distance créant le Temps, ce que l'observateur voit ne peut donc être que déjà passé. Que ce soit la superbe constellation d'Orion ou une explosion de colère dans notre espace psychologique, nous ne percevons que le passé. Seule la distance plus ou moins réduite entre l'observateur et la chose observée crée l'illusion de l'immédiat. Il y a donc absolue impossibilité, dans cet état de conscience réflexive, de vivre au présent, et ceux qui pensent être " dans le vent " en nous incitant à vivre " ici, dans l'instant ", devraient pourtant le savoir.

   On découvre, dans " Le ciel est en toi ", quelques remarques pertinentes :

   
[ (...) Cette attention, ( qui est celle d’un esprit qui n’attend rien ) si elle est totale, nous fait vivre dans la plénitude de l’instant présent et nous conduit alors à un nouveau rapport au temps : nous sommes libres tant de notre passé que de notre futur. Ce thème est très présent dans la spiritualité contemporaine, où on le sert un peu à toutes les sauces. Il a été vulgarisé notamment par les livres du bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh et se retrouve dans presque toutes les introductions à la méditation. On rencontre aussi, hors de toute sphère religieuse, cet appel à vivre pleinement le présent, dans des conseils psychologiques, des livres et des films, sous sa version laïque, qui pourrait être résumée par la fameuse formule : " carpe diem " *. Mais, de nouveau, comme pour le thème du " Dieu intérieur ", ou même celui du " lâcher prise ", on peut se demander si ce succès n’est pas celui d’une profonde mécompréhension. Cette " plénitude de l’instant présent ", notamment dans la contemplation. mais aussi dans l’attention à ce qui advient dans la vie quotidienne, est en effet chez les mystiques toujours liée au détachement, au renoncement à soi **. Il ne s’agit pas de " saisir le jour ", l’instant présent, pour un surcroît de sensations intenses qui nous " remplissent " et ne font alors qu’étendre un peu plus notre ego et renforcer notre saisie des êtres et des choses à notre profit. (...)

   * On se souvient notamment du film à succès Le cercle des poètes disparus, où ce slogan : " Saisis le jour ! ", c'est à dire " Vis pleinement l'instant présent ! ", servait de fil conducteur à l'histoire. C'était, dans ce film, une invitation purement démagogique et adolescente à rejeter toute forme d'autorité pour vivre dans la jouissance sans entraves de l'instant présent.

   ** C'est ce que, me semble-t-il, affirme aussi Thich Nhat Hanh, en perspective bouddhiste ; cf. entre autres La sérénité de l'instant, Saint Jean de Braye, Dangles, 1992. Dans le bouddhisme, cette " attention vigilante ", cette " pleine conscience de l'instant " ne peuvent en effet exister que lorsque l'illusion de l'ego est démasquée. On peut toutefois se demander si ceux qui font une lecture rapide et " utilitaire " de ce genre de livres perçoivent cette affirmation centrale.

   In : Introduction à la mystique chrétienne – Michel Cornuz. ]


   Il ne peut pas y avoir d'existence " ici, maintenant " sans extinction de la conscience réflexive. Malheureusement, cette perte de conscience, qui introduit au présent immédiat, nous épouvante car elle provoque la disparition de notre conscience d'être une entité distinct et durable. Elle entraîne la destruction de l'image de nous-même ( le miroir brisé ) que nous nous plaisons à entretenir.

   Notons en passant que les nombreux " maîtres " de " méditation " qui incitent à enlever, dans l'instant présent, la poussière du miroir ( Polish your mind ! ), égarent leurs " disciples " dans une contemplation sans fin de leur nombril. Que ce soit sous l'éclairage d'enseignements transmis depuis des millénaires, ou - plus grave - sous celui de la morale acceptée par l'époque, ne change rien au fait que cette vaine tentative de " purification " soit le fait d'une ruse subtile de l'ego qui ne cesse de vouloir prouver sa pérennité.
   L’ego est capable de se faire croire tout et n'importe quoi : qu’il a trouvé Dieu, atteint l’Eveil, s’est fondu dans le Tao, a fait retour à la Nature originelle...le choix de ses duperies est quasiment infini ! D’où l’intérêt, pour éviter de telles méprises, de " douter jusque dans l’extase " !

   Ces diverses notions sont difficiles à expliquer sans tomber dans un blabla psycho-philosophique. Parler du moi est un peu comme parler physiologie devant un cadavre étendu sur une table d'autopsie. Le plus simple est donc de regarder en soi, tout y est ! Vivant, sans mot.

   Laissons, malgré tout, René Fouéré décrire quelques aspects de notre conscience réflexive qui, rappelons-le encore et encore, est l'état actuel de la conscience ( entendue ici comme " espace intérieur " et non comme conscience " morale " ) de chaque être humain, for quelques exceptions rarissimes. Comprendre et voir, en soi-même, cet état de conscience, c'est comprendre d'un coup, l'humanité entière.


   " Cet être, [L'homo sapiens] dont la puissance réside bien plus dans sa pensée que dans son corps, n'est pas seulement conscient de son milieu naturel. Il a, de surcroît, le pouvoir de se former une représentation distincte et globale de lui-même, de se contempler dans " une sorte de miroir intérieur et immatériel. "
   Parmi toutes les images qui hantent sa conscience, se trouve sa propre image. A la faveur d'une espèce de dédoublement intellectuel très surprenant et très familier, il s'observe comme s'il se tenait à distance de lui-même, comme s'il incluait, dans sa propre intimité, un point de vue, un centre de perspective qui lui fût extérieur.
   En chacun de nous existe ainsi une image de nous-même, qui chevauche ou imprègne, comme une présence fantomale, le flot de nos impressions sensorielles et chacun de nous, en la considérant, se dit: " Cela, c'est moi. Je suis cela. Je suis moi, je suis jeune et grand, j'ai les yeux bleus, je suis marié, je suis ouvrier, je suis chrétien, je suis communiste, etc..."

L'Eveil entraîne la disparition de ce mirage intérieur, libère de l'illusion du temps psychologique et signe la fin des conflits intérieurs. Dès lors, dire " je suis " n'est plus l'affirmation arrogante d'une entité fictive, mais devient une simple et pratique " convention de langage ".


Fin de l'ajout.



   Lire Krishnamurti m’avait aidé à tracer l’esquisse d’une vision du monde autre que celle communément transmise. Le livre de René Fouéré m’a permis de préciser et de colorer ce tableau puis, par une alchimie incompréhensible, de lui donner vie. On trouvera dans les pages de cet auteur, publiées avec l'amicale autorisation de Francine Fouéré, une description vivante et d’une clarté rare du processus du moi. Mais nous ne retiendrons ici, de cet ouvrage qui mériterait d’être traduit ( pour le moins en anglais ) et largement diffusé auprès de ceux qui aspirent à sortir du Rêve, que des extraits du chapitre concernant les contrastes et les similitudes du Bouddhisme et de l’enseignement de Krishnamurti. En un temps où l’attrait de l’Orient voile souvent l’esprit critique, cette étude s’avère plus que jamais nécessaire. Laissons parler René Fouéré :



   " En guise de préambule, je tiens à dire expressément que les réflexions qu’on va lire ont été écrites avec un grand souci de vérité et de clarté, qu’elles sont dénuées de toute intention polémique ou désobligeante.
   Quelque respect ou quelque admiration qu’on puisse professer à l’égard d’un enseignement qui fut, à son époque, grandiose, on ne saurait, par attachement à ces découvertes du passé, s’interdire de faire état de lumières nouvelles, de nouveaux progrès - qui pourraient passer pour décisifs - dans la découverte de la suprême vérité.
   Je n’en ai pas moins pour le bouddhisme une immense estime. Je le tiens pour l’un des plus hauts enseignements spirituels que le monde ait connu, pour l’un de ceux qui sont allés le plus loin sur la voie de la révélation finale. J’ajoute qu’il semble bien que Krishnamurti lui-même partage ce sentiment. A John E. Coleman, qui lui demandait lequel des grands instructeurs religieux avait été le plus proche d’enseigner et de réaliser la vérité ultime, il répondit : " Oh ! Le Bouddha... le Bouddha s’est approché plus qu’aucun autre des vérités et des faits essentiels de la vie. Bien que, naturellement, je ne sois pas moi-même un bouddhiste. "
   Je ne suis pas sans savoir que l’existence du processus du moi a été clairement indiquée par le Bouddha et qu’on en trouve même dans les écrits bouddhiques une analyse minutieuse.
   (…) De toute façon, le processus du moi n’est pas seulement un point de la doctrine bouddhique ou de l’enseignement de Krishnamurti, mais c’est d’abord un fait. C’est un phénomène psychologique aisément vérifiable par qui possède, en ce subtil domaine, la faculté d’observer, sans aucune prévention et avec toute la pénétrante attention requise, ce qui se passe à l’intérieur de sa propre conscience ; la succession, l'enchaînement, de ses pensées, de ses sentiments et de ses actes.



Similitudes et différences



   Je n’ai pas hésité à faire état des ressemblances indéniables qui existent entre les enseignements de Krishnamurti et ceux du bouddhisme en ce qui concerne la nature, les rapports et le mouvement des phénomènes psychologiques dont notre conscience est le théâtre.
   Ainsi qu’on le verra plus loin, les enseignements de Krishnamurti et ceux du bouddhisme paraissent également s’accorder quant à la manière correcte d’observer ces phénomènes, de les étudier ; de découvrir les structures des mécanismes, programmés par des millénaires de conditionnement collectif, qui président à leur apparition, à leur enchaînement, à leur succession. Découverte grâce à laquelle on serait censé pouvoir mettre un terme, appelé " libération " ou " illumination ", aux contradictions douloureuses, aux obscurités et aux violences, souvent meurtrières, que ces mécanismes, laissés à eux-mêmes, ne cessent d’engendrer.
   D’autre part, Krishnamurti, dans ses premiers propos et ses premiers écrits, s’accordait à penser avec le bouddhisme que cette " libération " ou " illumination " ne se bornait pas à dissiper les contradictions, les obscurités et les tensions de notre conscience en cette vie, mais encore entraînait la rupture sans retour du cycle meurtrissant des incarnations.
   Ce sont là, entre les enseignements du bouddhisme et ceux de Krishnamurti, des ressemblances dont il n’est pas besoin de souligner le caractère insigne, l’exceptionnelle importance.
   Mais en dépit de ces fortes et remarquables similitudes, que je n’ai aucunement cherché à dissimuler, il n’en existe pas moins, à mon sens, entre l’un et l’autre de ces enseignements, non seulement des nuances qui, de prime abord, pourraient passer pour minimes, mais aussi de profondes, de graves divergences, susceptibles de faire naître dans l’avenir, à la faveur d’un développement, d’une extension unilatéraux, un immense et infranchissable écart, un écart sans précédent historique connu, entre les effets humains, les conséquences humaines, des deux enseignements.
   Ces divergences portent tout particulièrement sur les rôles attribués à l’autorité, à la vie monacale et à la tradition dans la recherche spirituelle et la vie religieuse.



Autorité spirituelle et vie monacale



   Tout comme le Bouddha, Krishnamurti affirme la nécessité de défaire, de ruiner la structure du moi phénoménal. Mais à mon sens, la manière même de défaire et de ruiner peut avoir, en un domaine si subtil, une grande importance. Et, en raison du lien inévitable qui existe entre la fin et les moyens, on peut aller jusqu’à se demander si, à y regarder de près, les résultats obtenus sont bien équivalents.
   Certes, le bouddhisme est l’un des enseignements les moins autoritaires que le monde ait connu. Il n’a pas eu de papes et ses " prêtres " ont voulu n’avoir pas d’autre autorité que la vérité contrôlable de leur parole. On doit tout de même dire, en se référant aux meilleures sources historiques, qu’il semble certain que, de son vivant, le Bouddha ait fondé un ordre dynastique, le " Sangha " ( WR.20, 27 ) * dans lequel on ne pouvait être admis qu’à certaines conditions correspondant à une espèce d’ordination ( WR 27 ). Les moines de cet ordre, les " bikkhus ", pouvaient passer pour des frères prêcheurs qui furent, à l’origine, des mendiants ( du reste " bikkhus " veut dire " mendiant " ) ( WR 27 ).

   * Walpola Rahula, " L’Enseignement du Bouddha ", les Editions du Seuil, Paris 1961.
   Dorénavant, nous désignerons cet auteur par les initiales : WR.
   ( Walpola Rahula et Krishnamurti se sont rencontrés à Brockwood Park en juin 78. Le compte rendu de cette entrevue est donné dans " Krishnamurti en questions ". Ed.Stock. Paris - 1998. )


   Dans cet ordre monastique régnait une discipline sévère, imposée, sinon par l’autorité d’un chef religieux, du moins par le statut même de l’ordre. Et, au cours de la vie monacale, on se livrait tout d’abord à des exercices de méditation ( WR 100 ) avant de passer à des exercices dans lesquels l’accent était mis sur l’observation pure, la prise de conscience de soi et la vie dans le présent. ( WR102, 103 )
   On estimait que, pour mettre en oeuvre ces exercices de méditation et progresser plus vite sur la voie de la libération, mieux valait de retirer du monde et entrer dans un monastère.
Et, en dépit d’un certain aspect social du bouddhisme, ainsi que de son aspect missionnaire, il y a toujours eu, au sein du bouddhisme, un courant, dont la légitimité n’a jamais été contestée, en faveur d’une vie hors du monde, dans les forêts ; d’une vie consacrée à une méditative solitude ( WR-111 ).
   Une telle tendance à s’exiler de la vie séculière est totalement absente de l’enseignement de Krishnamurti. Il professe même la ferme opinion que se retirer du monde n’a aucun sens ; qu’en voulant fuir le monde et se réfugier dans un monastère on emporte avec soi, à son insu, l’esprit même de cette vie du monde dont on cherche à se retrancher.
   Krishnamurti n’engage personne, bien au contraire, à se soumettre à l’autorité d’un homme, fut-ce la sienne ; ni à celle d’une communauté ou d’une institution. Logique avec lui-même, il se refuse à porter quelque vêtement ou ornement qui, comme les vêtements ou ornements sacerdotaux et monastiques, pourraient passer pour des signes extérieurs d’autorité et constituer l’amorce d’une tradition vestimentaire. Il s’interdit même d’endosser hors de l’Inde des vêtements indiens ! " Cela deviendrait du cirque ", a-t-il dit.
 
   Cet apôtre du présent qu’est Krishnamurti n’avait, par contre, aucune raison de s’intéresser et encore moins de s’attacher à ces conservatoires du passé que sont les traditions dites religieuses. C’eut été, pour lui, trahir son propre message. La tradition, c’est le bras du passé qui vient s’emparer du présent. Se détacher de la tradition, c’est effacer le temps, ce temps dont le moi est tissé ; le temps des pensées, des images, des souvenirs. S’attacher à une tradition, c’est tomber dans l’esclavage des siècles, c’est asservir le présent au passé, lui interdire d’être neuf. C’est aussi, disait Krishnamurti, rendre notre esprit " excessivement engourdi, stupide ".
   Dans la vérité vivante, qui n’est pas intellectuelle, il y a quelque chose d’éternel.

   Ndl : Ce fait crée toute la différence ( pas toujours évidente ) qui existe entre ce que nous appellerons par commodité les " mystiques " et les " philosophes ". La démarche des premiers s’enracine et s’épanouit davantage " dans les tripes ", celle des seconds dans le cerveau. Il n’y a pas nécessairement, chez les philosophes, accord entre concepts et comportement. On peut avoir de magnifiques théories sur l’impermanence et trembler à l’idée de la mort ! Quant au mystique, une des étapes les plus importantes de son chemin consiste à dépasser tout concept.

    En définitive, en se débarrassant de la poussière des traditions rivales, des civilisations antagonistes, en secouant l’emprise des siècles passés, Krishnamurti a donné à son enseignement un caractère éternellement neuf, exceptionnellement humain. Depuis plus d’un demi-siècle, il n’a pas cessé d’affirmer inlassablement, et de démontrer psychologiquement à ses auditeurs lucides, que l’autorité est le pire obstacle à la recherche exacte de ce que nous sommes et à notre accomplissement spirituel authentique. Le rejet total par Krishnamurti de l’autorité spirituelle, son désaveu de la vie monacale ou érémitique et son refus d’adhérer à quelque tradition que ce soit, sont des traits de son enseignement qui, par leur caractère révolutionnaire et leur importance cruciale, me paraissent surclasser tous les autres.
   Le rejet effectif de l’autorité spirituelle, de la vie monacale et de toute tradition entraînerait une révolution prodigieuse, sans précédent historique connu.
   (...) Si la vérité de la parole de Krishnamurti était perçue, si son enseignement pénétrait de façon envahissante la conscience des hommes et s’imposait, sonnant le glas des religions traditionnelles, à l’immense majorité des habitants de notre planète, qu’adviendrait-il ?
   Non seulement le désintérêt général à l’égard de toutes les traditions dites religieuses effacerait les frontières de ces zones d’influence en lesquelles ces traditions concurrentes avaient divisé la carte du monde, mais encore la distinction millénaire que les institutions représentatives de ces traditions avaient établie entre leurs prêtres ou pontifs et leurs fidèles s’effondrerait incroyablement et, peut-on le penser, irréparablement. Pour la première fois dans l’Histoire connue de l’humanité, le fossé qui avait été séculairement creusé entre la vie religieuse et la vie profane se trouverait comblé. Tout un aspect de la structure sociale traditionnelle aurait volé en éclat. Une nouvelle conception de l’homme et de la société se serait fait jour. (...) Il n’y aurait plus ni pontifes, ni prêtres, ni fidèles. Ce serait la religion s’incarnant au cœur même de la vie, trouvant dans chaque individu son propre tabernacle... chaque acte humain deviendrait un acte religieux. La religion ne s’exprimerait plus par l’adhésion à une doctrine, à une tradition particulière ; par la récitation de prières, par le port d’insignes, de vêtements ou d’ornements sacerdotaux ; par l’accomplissement en commun d’actes singuliers, de cérémonies prescrites par un rituel. Elle serait intensément présente, mais invisible. Elle consisterait, non a faire des gestes insolites et plus ou moins factices, symboliques, mais à faire extraordinairement des actes ordinaires.
   Dans cette perspective, le Bouddha et Krishnamurti pourraient représenter deux étapes différentes dans le développement spirituel de l’humanité... Krishnamurti paraît bien être parvenu à une exploration plus complète, et peut-être ultime, des réalités intérieures dont le Bouddha avait eu déjà la révélation. ... Il semble bien que, d’une prise de conscience à l’autre, un dernier degré restait à gravir ou qu’un dernier brouillard, d’une importance capitale, restait à dissiper. Il n’est pas interdit d’admettre qu’avec le rejet pas Krishnamurti de l’autorité spirituelle, de la tradition religieuse et de la vie monacale, le dernier pas sur le chemin de la liberté intérieure ait été en notre temps et par lui seul franchi.
   S’il en est bien ainsi, c’est un événement inouï dans les annales religieuses de l’humanité (...), un événement qui confère au message de Krishnamurti ce caractère grandiose et unique que je lui ai depuis longtemps attribué. De mémoire d’homme, rien de pareil n’était encore advenu. Et, en notre temps, aucun de ceux qui passent pour des lumières, des autorités spirituelles, n’est allé jusque-là.
   (...) Certes, le Bouddha avait pressenti les dangers de l’autorité dans l’ordre des choses extérieures, des relations humaines, mais il semble bien qu’il n’en avait pas assez clairement perçu, dans le domaine spirituel, toute la malfaisance, la stérilité trompeuse, la redoutable absurdité ; tout le caractère imperceptiblement mais irrémédiablement destructeur. Que Krishnamurti ait pu aller plus loin que lui, en transperçant les derniers brouillards qui avaient empêché Gautama de parvenir à la transparence totale dans sa prise de conscience de l’absolu, cela pourra passer pour ridiculement prétentieux ou sacrilège aux yeux de beaucoup de gens de bonne foi, fasciné par le prestige de la tradition.
   Mais qui sait ?
   Est-ce que tous les contemporains du Bouddha en ont perçu, mesuré, la grandeur ? Et, en un sens, sa doctrine n’a-t-elle pas été reniée par ses compatriotes mêmes, chassée de sa contrée natale.
   Il ne s’agit pas pour moi de mettre Krishnamurti sur un piédestal et ce n’est certes pas par hasard que j’ai écrit et mis en tête de ce livre mon avertissement " Pour ne pas devenir disciple ", mais il n’y a aucune raison de ne pas reconnaître et de ne pas souligner le caractère grandiose et, jusqu’à présent, sans pareil de l’enseignement qui, par sa bouche et par sa plume, a été offert aux hommes de notre temps. "




René Fouéré : " Krishnamurti ou la révolution du réel "
Le Courrier du Livre
Paris - 1985



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