L'indépendance que Pupul Jayakar sut garder à l'égard de l'homme et de son enseignement lui a sans doute permis de nous offrir l'un des livres les plus complets, les plus denses, les plus objectifs écrits sur Krishnamurti. Moins " philosophique " que celui de René Fouéré, ce livre nous montre un aspect de Krishnamurti souvent masqué au profit du seul enseignement. Caché derrière le " maître " dur, exigeant, se dévoile l'homme et ses souffrances intimes. Ce portrait " humanisé " du sage hindou s'approfondira encore dans " Ultimes paroles ", un ouvrage rassemblant six entretiens avec Krishnamurti que le journaliste Lakshmi Prasad a recueilli et dédié :
" A Cela
qui s’est manifesté
à travers Krishnamurti
en ce siècle "
Pupul Jayakar écrit :
" En janvier 1980, Krishnaji anima une discussion à Vasant Vihar avec ses amis proches. Nous parlâmes de l’école de Rhishi Valley, des élèves et des réalisations futures. Soudain, le ton changea, et les questions de Krishnaji se firent plus pressantes, plus passionnées. Le feu de ses paroles éclaira nos esprits embrumés. Il nous parla d’une négation absolue de tout ce que l’homme avait pensé, dit ou réalisé. Cela commença par une simple question :
- Comment Narayan va-t-il aider ses élèves ? - non pas en leur parlant seulement, mais en éveillant leur intelligence pour leur communiquer ce que c’est que pénétrer au plus profond ? "
- Je vais, dit Narayan, les rencontrer chaque jour, par petits groupes, avec leurs maîtres.
Il savait que la réponse ne satisferait pas Krishnaji, mais il ne pouvait rien dire d'autre.
- Comment ferez-vous ? Le fait de leur parler ou d’avoir des discussions ne
suffira pas. Comment les rendrez-vous sensibles, ouverts ?
- Il faut, tergiversa Narayan, qu’ils aient un certain sens de l’ordre, de la sensibilité...
Krishnaji insista :
- Il faut introduire un nouvel élément. Les élèves devraient avoir une grande intelligence, mais ce n’est pas suffisant. Il faut former des génies. On a besoin de cerveaux capables de discuter à fond, d’êtres humains doués d’affectivité. Il faudrait qu’il y ait en eux une absence totale d’ambition personnelle. Comment Krishnamurti ( K .) a-t-il été capable de cela ? Comprenez-vous ma question ?
J'intervins :
- Vous nous avez déjà posé plusieurs fois cette question, et je n’ai jamais compris pourquoi. On ne sait pas de quelle manière K. y est parvenu, mais comment certains d’entre nous pourraient-ils y parvenir ?
- K est-il un monstre biologique ? demanda Krishnaji.
- Je n’en sais rien. Peut-être... Il me semble que vous avez atteint une nouvelle étape dans votre enseignement. Vous disiez d’habitude : " Si vous voyagez vers le sud, pouvez-vous changer de direction et partir vers le nord ? " A présent, vous demandez si Narayan ou Sunanda peuvent être dans le même état d’esprit que vous, Krishnaji ? "
Mais Krishnaji suivait son idée :
- Pouvez-vous donner à vos élèves le sens de la liberté, le sentiment qu’ils sont " protégés " ? Qu’ils ont un rôle particulier à jouer dans la vie, qu’ils sont des êtres à part ? J’essaie, Pupul, de découvrir quel est le catalyseur, l’élément qui transforme l’esprit tout entier. Existe-t-il une autre dimension qui fait que l’esprit, le cerveau et les sens sont vigilants, et que le mental ne se repose jamais, mais est toujours en mouvement ? Voilà ce que je souhaiterais que les élèves acquièrent. A votre place, je parlerais avec eux, je marcherais avec eux, je resterais silencieux à leurs côtés, je ferais tout ce qui est possible pour développer ce sens en eux. Mais seront-ils réceptifs ? Ou bien le cerveau est-il trop lent pour pouvoir suivre et se mouvoir rapidement ? Et Narayan, qui est à Rishi Valley, peut-il être cet être extraordinaire, capable de sentir les arbres, la terre, d’avoir un cerveau prodigieusement vif ? Peut-il
être attentif à la vérité ? Peut-il avoir cette révélation qui donne vitalité, énergie et dynamisme ? Je voudrais qu’il en soit capable, et je me demande comment je peux l’y aider..."
- Il se tut un moment, puis reprit :
- Est-ce d’ailleurs en mon pouvoir ? Ou bien y a-t-il une porte qu’il nous faut ouvrir tous les deux ? Une porte qui n’est ni la sienne, ni la mienne. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui voudrait entrer, une sorte de Saint-Esprit, qui attend qu’on lui ouvre cette porte et qui entrera. Je ne sais si je me fais comprendre...Voilà, Narayan, ce qu’il faut que vous fassiez.
Réfléchissez à votre comportement, à la façon dont vous regardez un arbre, une femme... Mais ce n’est pas suffisant. Il y a quelque chose d’immense qui nous attend, et nous le négligeons. Nous parlementons, nous nous contentons de discuter. Ce que vous faites est nécessaire, mais ce n’est pas assez.
- Quel est l’état d’esprit, interrompit Rajesh, qui révèle que ce n’est pas suffisant
?
- La réponse est évidente. Des millions de gens ont médité, mais ils n’ont pas reçu la grâce. Eh bien ! Que puis-je faire pour Narayan ? Il est mon élève, il est prêt à faire tout ce dont
je parle : à observer, à se taire, à parler, à lire, à regarder autour de lui, à sentir la beauté du monde. Mais il y a un autre élément qui exige quelque chose, et cette exigence, il ne la trouve pas en parlant, en observant. Et la grâce ne vient pas.
Nous écoutions tous intensément. Narayan demanda :
- Quand vous dites qu’il faut ouvrir la porte, pouvez-vous nous dire ce qu’elle est ? "
- Je voudrais de toutes mes forces, dit Krishnaji, que Narayan parvienne à ce stade, mais que dois-je faire pour que cela survienne.
- Il y a peut-être de notre côté quelque chose qui nous bloque, dit Achyut. On sent chez vous une qualité ineffable, infinie, et il me semble que nous ne tendons pas les mains vers elle.
- Si, vous tendez les mains, dit Krishnaji, mais rien ne se passe. Peut-être sommes-nous condamnés ; ils sont très peu, ceux qui sont parvenus à l’illumination. Avec le Bouddha, il n’y en a eu que deux en cinquante ans : Sariputta et Mogallanna. C’est sans doute le sort de l’homme d’en être privé.
- Le renoncement est-il nécessaire ? Demanda Achyut.
- Je ne crois pas. Les hommes ont jeûné, médité en solitaires dans les montagnes, ils ont tout tenté, et il semble que ce ne soit pas ainsi qu’on obtient l’illumination. C’est pourquoi je dis qu’il faut en finir rapidement avec le processus d’observation. Et je vous le demande, qu’est-ce qui est le plus important ? Est-ce l’énergie ? Le missionnaire est mû par une immense énergie quand il va prêchant de par le monde, et pourtant il lui manque " cela ". Est-ce l’intensité de ma conviction qui
peut transformer Narayan ? S’il restait auprès de moi, s’il écoutait toutes les discussions, s’il mettait tout en question, cela servirait-il à quelque chose ? "
Il se tut un moment, puis dit avec gravité :
- Il faut peut-être tout rejeter : le rôle du sannyasin, du moine qui fait vœu perpétuel de silence, qui choisit la solitude. Faut-il y renoncer ? Depuis des siècles l’homme lutte, et pourtant il n’a jamais obtenu " cela ". Il s’anima soudain : " Je suis le saint, je suis le moine, je suis l’homme qui a décidé de jeûner, de se torturer physiquement, de refuser le sexe ; je suis cet homme. Je déclare que j’en ai fini avec cette ascèse, parce que je suis un homme, que je suis passé par cette expérience et, pourtant, l’illumination ne m’est pas venue. Rajesh, me comprenez-vous ?
- Je vous écoute seulement.
- Ce n’est pas suffisant. Je n’ai pas besoin de rester immobile, tout le reste de ma vie. Les moines trappistes l’ont fait, pourquoi le ferais-je ? Je vois tous ces saints, ces ascètes, qui jeûnent, qui étudient dans de grands livres, qui méditent. Je suis tout cela, car mon cerveau en est imprégné. Je n’ai donc pas besoin d’en faire autant. Est-il possible de rejeter toutes ces pratiques avec le même élan que celui de l’homme qui prononce des vœux ? Et après, conserve-t-on cet élan ?
- Que reste-t-il lorsqu’on a tout rejeté ? Demandai-je ?
- Je vois ce que vous voulez dire, dit Krishnaji. L’homme a tout essayé, depuis le commencement des temps, pour atteindre à cette illumination, à l’ineffable. Je vois cela en face de moi, et je ne peux l’approcher. Je n’y peux rien.
- Après toutes ces années où vous recommandiez la connaissance de soi, la floraison du " ce qui est ", vous semblez être arrivé au point où vous rejetez tout.
Krishnaji me répondit avec passion :
- J’ai tout rejeté. J’ai constaté que tout cela ne menait nulle part. Me comprenez-vous ? J’ai rejeté toutes les tentatives humaines pour atteindre à " cela ". Et je me demande si Narayan peut y parvenir. Mais la négation de tout est-elle signe de maturité ? Est-ce faire preuve de vraie maturité que de dire que tout ce que l’homme a tenté n’a pas apporté l’illumination, et qu’on a donc pas à en faire autant ? Est-ce le sens d’une grande maturité qui fait défaut ? Je pense aux gurus et à l’immaturité qui les entoure ; je ne veux pas suivre leur exemple. Mais alors, vais-je en rester là et me laisser aller ; devenir inactif et paresseux ? L’homme qui dit " J’ai tout essayé et j’ai tout rejeté " reste en mouvement. Si vous demeurez immobiles, ou si vous vous contentez de comparer ce que dit K. avec ce qu’a dit le Bouddha, qu’avez-vous gagné en fin de compte ? Nous devons rejeter les connaissances, rejeter tout. "
Je ne pus m’empêcher de l’interrompre :
- Vous voulez dire que je dois vous rejeter ? "
- Oui, répondit Krishnaji. Vous ne pouvez pas rejeter la vérité, mais tout le reste. Pour obtenir la vérité, je rejette tout ce qu’a fait l’homme, le saint qui s’est torturé, le trappiste qui a fait vœu de silence.
En êtes-vous capable ? C’est peut-être parce que la négation n’est pas totale que la porte n’est pas ouverte ".
L'Age du Verseau – Paris 1989