Sermon sur les dunes : le zen est là, tout entier.


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   Ce " Recueil de la Colline du Sud " est un ensemble de textes courts, limpides, abordant toutes les facettes de l’enseignement bouddhiste. Souvent poétique malgré son caractère abrupt, ce livre s’enracine dans l’essence même du Chan.




Sur les annales


   Compagnons du Dharma !

   Le Chan est, dit-on, une transmission spéciale de maître à disciple, une transmission spéciale de cœur à cœur. En notre époque de décadence, en l’absence de maîtres véritables, on voit les pratiquants chercher la Grande Vérité du Chan dans les annales, chez les maîtres du passé. C’est ainsi qu’on peut les voir singeant les vieilles histoires obscures, l’un pointant à tout propos le ciel du doigt, l’autre menaçant de frapper ses interlocuteurs du bâton, encore un autre cherchant à attraper un chat pour le couper en deux. La tête farcie d’histoires dont la véritable substance est morte, les voici égarés, spéculant sur le son d’une seule main, trois livres de lin, le cyprès dans la cour...

   Compagnons du Dharma !

   La Grande Vérité du Chan ne peut passer par le langage, elle ne peut être saisie par les mots. Lorsqu’autrefois un maître posait une devinette ou faisait un geste étrange et abrupt, aussi vif que celui qui attrape une mouche, c’est la vérité de l’instant qu’il faisait jaillir au bénéfice de son disciple, lui montrant son propre visage, lui montrant son propre cœur. Faisant allusion à des textes disparus, appuyées sur des choses oubliées depuis longtemps, des coutumes et des proverbes antiques, les devinettes anciennes, bien malin est celui qui peut à présent les comprendre ! Si un maître de l’ancien temps montrait réellement la lune, à quoi bon regarder le doigt quand elle est déjà cachée par les nuages !  Si ce qui est désigné ne peut plus être vu, en vérité dix mille paroles sont inutiles.


Sur la maladie de l'esprit


   Vivre sur le mode conceptuel au lieu de simplement vivre, et être dupe de l’illusion du connaître, voilà la maladie de l’esprit. Dans son aliénation à la présence à soi, faite d’idéation abstraite, plus le connaisseur est savant, plus il cherche le fin mot du connais-toi toi-même, et plus il est malheureux, car le fin mot du connais-toi toi-même est impensable pour l’esprit. Ce que l’homme recherche avec son esprit lui échappe du fait même que le mode de l’esprit est le concept et que ce qu’il cherche appartient à un ordre de réalité indépendant du concept. Chercher son véritable visage avec l’outil mental, ce serait comme vouloir se sentir vivant par la pensée. Le monde selon la pensée est un songe impossible et vain. Ce monde de représentation, par disjonction de la nature véritable, crée un espace dans lequel la souffrance se déploie. Lorsque la pensée est laissée pour compte, le monde du Bouddha apparaît.


Une voie très simple


   Compagnons du Dharma !

   Il est des maîtres du Fojiao (le Bouddhisme) qui enseignent une voie chargée de notions complexes, de notions qui ne sont accessibles qu’aux vieux moines, aux lettrés et aux érudits, mais en vérité l’enseignement du Bouddha est d’une simplicité extrême. Regarder ce qui est, se dépouiller des illusions tenaces, se libérer du connu, se nettoyer les yeux, regarder par soi-même, découvrir ce que l’on est déjà, voilà ce qu’on appelle le Dharma du Bouddha. En vérité rien n’est plus simple, mais rien n’est aussi difficile, tant, chez les êtres sensibles, est prégnante, vivace et puissante la force de l’illusion. Si nombreux sont les maîtres qui ont transmis et qui transmettent le fond substantiel et positif des Grandes Vérités du Bouddha, qui enseignent l’Octuple Sentier, voir et détruire les illusions pour trouver la vérité à sa source, voilà l’enseignement corrosif du vieux Nan Shan.


Sermon sur les dunes



Gilbert Anken

   On rencontre dans la Shanga des hommes qui parlent du Chan comme d’un corpus de textes, comme d’un système d’idées, comme d’une doctrine cohérente ou incompréhensible, mais pour les hommes qui parlent de cette manière, la roue du Samsâra tournera encore longtemps. D’autres hommes du Dharma, dévots et moines, attestent du Chan comme d’une pure pratique, d’une tradition ancestrale et d’une discipline, ils sont de la race des polisseurs de briques et de miroirs, pour eux, la roue du Samsâra n’est pas près de s’arrêter. Au temple, les dévots du petit peuple font brûler l’encens, ils se prosternent devant les Bodhisattva, prient Ahrats, portent des offrandes aux démons et aux dieux, leur ignorance est incommensurable. Pour eux la roue du Samsâra tournera, à vrai dire, encore longtemps. Compagnons du Dharma ! Pour ce qui est du Chan, même Nan Shan n’y comprend rien. Le Chan en vérité n’existe pas ! Mais pour ce qui est de la grande question, celle de la vie et de la mort, que ceux qui m’écoutent, la tête farcie d’interrogations, passent la porte et aillent au clair de lune se promener au loin sur la dune. Qu’ils écoutent alors le vent venu de la mer souffler à travers les dix mille aiguilles de la ramure des pins. Le Chan est là tout entier ! "



In " Recueil de la Colline du Sud "
Editions " Les Deux Océans "
Paris 1997








   Malgré cette injonction au silence, quelques mots encore, portés par le vent de la mer...



Difficultés sur la voie


      Parce qu'il a entendu tenir certains propos,
      parce qu'il a lu certaines choses,
      le pratiquant, s'il ne reçoit pas les conseils d'un maître de dharma,
      tend quelquefois à se conformer par force
      à une notion erronée de la voie.
      S'il a entendu dire que le moi est une illusion,
      s'il lit que les désirs sont haïssables,
      il s'efforce alors de nier ses désirs,
      il s'efforce de se nier lui-même.
      Il tombe alors dans l'ascétisme,
      dans le refoulement et la morbidité,
      et par sublimation négative,
      dans la distillation du mal.
      Refusant de s'écouter lui-même,
      incapable de suivre le naturel,
      il se conforme artificieusement
      à la loi d'une autorité,
      qu'infantile, il s'est choisie.
      Par erreur, ce faisant,
      il bafoue l'homme naturel,
      l'homme spontané,
      l'homme véritable.

      Décider par avance,
      décider par artifice,
      de ce que l'on doit désirer,
      de ce que l'on doit cesser de désirer,
      de ce que l'on doit être, c'est là, par arrogance suprême du moi,
      tomber dans les domaines de Mâra.
      ...

      Abandonner tout, une fois pour toute,
      réaliser l'impossible,
      c'est connaître la grande acceptation.
      ...

      L'éveil procède d'une disparition
      et non d'une affirmation,
      c'est une entité illusoire qui meurt,
      qui n'a jamais existé.
      ...

      Dès que le connu est vu comme vide,
      aucun ego ne peut être remis en question,
      plus besoin de parler d'illusion,
      sur quoi pourrait-on trébucher ?
      Sans doute, sans hésitation,
      l'affaire est tranchée,
      on peut enfin rentrer chez soi,
      tranquille, regarder les montagnes bleues.



Le Mont-Blanc



In " Au sud des nuages "
Editions " Les Deux Océans "
Paris 2001



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