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Ecrites par René Fouéré en 1969, en préambule à l'étude qu'il consacra au processus du " moi ", ces lignes d'une tragique actualité reflètent sans pitié les incohérences de notre " civilisation " :
" Le développement du machinisme ( et de l'informatique ! ) et l'accélération consécutive des moyens de transport, mis au service de la tendance expansive propre à l'économie libérale, ont doté la planète d'une organisation pratiquement uniforme.
Cette organisation forme un réseau dont les mailles emprisonnant et soudant les uns aux autres tous les peuples, les intègre, malgré eux, dans un devenir commun. Pour la plupart des nations modernes, l'indépendance politique, culturelle ou raciale, n'est plus qu'un souvenir coûteux et, à en juger d'après les hostilités dernières, une perturbation très grave semble désormais impossible à localiser.
La machine a imprimé à cette structure, à cette " civilisation ", son mouvement vertigineux. Elle entraîne tout dans un rythme épuisant. Elle use, elle effrite, elle liquéfie, impitoyablement, toutes les valeurs qui naguère passaient pour inébranlables. Elle broie, dans un galop infernal, individus et conceptions. Et les victimes sont innombrables.
Car, dans ce monde électromécanique, où les transformations s'accomplissent à une vitesse jamais atteinte, où les coups de théâtre se succèdent sans répit, L'homme ne réalise qu'avec une dangereuse lenteur les conséquences de ses propres agissements. En particulier, bien que l'économie soit devenue planétaire, la politique est restée locale. De même, la silencieuse, l'immense révolution accomplie par le machinisme n'a pas été traduite dans les mœurs, n'a pas été suivie, au social, des corollaires qu'elle imposait.
Il est, par suite, incontestable que, déchirées dans leur principe par d'incurables contradiction, dévorées par leur propres œuvres, La présente structure et la " civilisation " qui en est inséparable, traversent une crise sans précédent. Les problèmes qui se posent sous toutes les latitudes deviennent chaque jour plus envahissants, plus irritants, plus intolérables.
Secoués en tous sens et sans trêve, abêtis par des propagandes omniprésentes qui les assaillent sans pudeur ni répit, anxieux, désemparés, ulcérés, les gens attendent on ne sait quel miracle absurde.
Certains s'efforcent, par des incantations magiques, de ressusciter un passé à jamais aboli. D'autres se répandent en prières dans tous les temples. D'autres, enfin, arc-boutés sur des traditions vermoulues, voudraient endiguer le mouvement des choses. Mais le flot montant les brise et, renversés, suffoqués, ils roulent dans les eaux troubles en poussant des clameurs épouvantées. Tous les appuis leur claquent entre les doigts.
Les experts pataugent mais, inconscients de leur propre ridicule, continuent d'offrir en bonimenteurs leurs vaines et solennelles panacées.
La confusion augmente sans merci. En dépit de continuelles injections de violence, rien de fixe, de vraiment stable, ne se dessine sur ces sables mouvants.
Par une sorte de dérision, chaque effort pour résoudre les problèmes les plus obsédants ne fait, à long terme, que les aggraver et, dans le désordre des esprits et des initiatives, la vie semble perdre toute signification.
Brutalisé par une société malade dont les contradictions s'exaspèrent, étouffé dans son expression par des contraintes grandissantes, guetté par la misère, menacé de massacres collectifs qui pourraient prendre la forme d'une apocalypse nucléaire, dérouté par une instabilité croissante, envahi, sollicité et façonné à domicile par les voix et les spectacles du monde, se laissant arracher par la radio et la télévision à un silence, à un recueillement dont il n'a jamais eu tant besoin, chacun de nous est quotidiennement assailli, harcelé par d'innombrables problèmes : problèmes sociaux, politiques, économiques, culturels, sentimentaux, religieux, etc. Et, la tête enfiévrée, bourdonnante de tous ces problèmes, il essaie désespérément, en les prenant un à un, de leur trouver des solutions qui le délivreraient de leurs morsures. Mais, sitôt qu'il a cru se débarrasser de l'un d'eux, un autre surgit et, restant assiégé par cette meute ardente et impitoyable, qui change de visage mais se reforme toujours, il se débat comme un noyé dans l'océan d'une frénésie aveugle, inapaisable et incompréhensible.
Est-il donc vrai qu'il faille s'abandonner à cette furie, à ce tourbillon ? N'y a-t-il pas d'issue à cette déraison barbare,
à cette mise en condition qui, de jour en jour, s'approfondit ? Ne peut-on s'élever au-dessus de cette mêlée pour en découvrir tout à la fois le sens
et le remède ?
Le point de confusion et de dégradation où nous sommes parvenus et l'aboutissement d'une immense évolution historique et,
au lieu de chercher à résoudre par des formules apprises, en reprenant des sentiers battus, les problèmes irritants ou tragique que la société
multiplie sous nos pas, ne pourrions-nous, faisant taire un instant nos préoccupations immédiates, et nous établissant dans
le recueillement, essayer de comprendre par nous-mêmes, avec notre propre intelligence éveillée, ce que nous sommes et comment tout cela est arrivé ?
Pour mettre un terme à ce douloureux désordre, ne devrions-nous pas rechercher comment il a surgit ?
C'est à cette recherche paisible et lucide que le lecteur est convié... "
La peur fondamentale
Après avoir examiné la façon dont l'homme prend conscience de lui - même , par cette sorte de miroir intérieur qui lui permet de se regarder, de se refléter et de s'évaluer, René Fouéré aborde le problème de la peur fondamentale qui, enfouie par mille stratagèmes au plus profond du psychisme humain, oriente pourtant tous nos actes :
" C'est cette peur secrète, tapie en nous, cette peur inséparable de la soi-conscience ( de la conscience de soi ), cette peur qui suit le moi comme son ombre, que Krishnamurti appelle la peur fondamentale.
J'ai dit peur secrète. Je pourrais dire peur scellée. C'est l'élément de notre psychologie qui nous échappe le plus, qui est le plus désespérément refoulé. Nous verrons par la suite que toutes les activités individuelles et sociales ont été organisées de manière à la recouvrir, à l'apaiser. Rares sont les moments où nous ressentons sa présence aiguë et bouleversante. (...)
D'aucuns diront : " Mais vous vous trompez, je n'ai pas peur. " S'ils veulent entendre par là qu'ils n'ont pas actuellement peur, consciemment peur, ils peuvent avoir raison. (...) On peut donc dire que si la peur n'est pas toujours active, consciente, dans l'individu, il la contient néanmoins en permanence à l'état potentiel. (...) Si donc nous observions plus attentivement notre vie, nous verrions que nous vivons sans cesse dans l'ombre d'une peur insidieuse et informulée qui empoisonne imperceptiblement toutes nos démarches et imprime à nos gestes les plus assurés un tremblement qui nous échappe à nous-mêmes , nous verrions qu'un halo d'épouvante auréole presque invisiblement toutes nos pensées et tous nos actes. Cette peur fondamentale donne naissance à la hantise de la sécurité.
Comment l'individu va-t-il s'efforcer de réaliser sa propre sécurité ?
Sa réaction naturelle à cet égard va être d'essayer de contrôler le non - moi, le milieu, les circonstances. Ainsi donc, nous allons arriver logiquement à un résultat paradoxal ; la peur fondamentale va subir une sorte de retournement apparent et prendre la forme d'une affirmation conquérante, d'une volonté possessive. Elle va se muer en un pseudo courage qui est le revers d'une peur cachée."
Si l'expansion à visée sécurisante ne peut se faire dans l'espace, elle se développe dans le temps, par l'adhésion à une foi, à une tradition, à un groupe,
à la patrie, à la famille qui est " la cellule primaire de l'exploitation ". Dans tous les cas, c'est toujours la protection du moi qui est recherchée. Redonnons la parole à René Fouéré :
"...l'homme, épouvanté de ses propres forfaits, des résultats monstrueux de ses valeurs possessives, s'est efforcé de développer tout un système de contre-valeurs. C'est ainsi que l'on a vu surgir des conceptions morales réputées altruistes, des idées de renoncement et de sacrifice qui paraissent s'opposer au mouvement naturel d'expansion du moi. Cette apparence est-elle fondée ? examinons quelques exemples.
On s'est extasié sur le patriote qui se sacrifie à son pays. Si l'on y regarde de près, on voit qu'il ne fait que payer les frais
d'une affirmation agrandie et plus subtile. Son amour pour sa contrée à pour revers
(corollaire ?) une tranquille cruauté pour le reste du genre humain.
Que penser de la prétendue générosité des philanthropes ? Après un ramassage impudent des biens de ce monde, le riche craint de s'être dépouillé de biens spirituels ou de l'estime d'autrui, qui sont des possessions d'une autre sorte. Pour les reconquérir, il se met à répandre ce qu'il avait accumulé. " L'argent étant une forme du pouvoir, aider les autres, c'est simplement exercer ce pouvoir. " dira Krishnamurti.
On exalte le dévouement des Petites Sœurs des Pauvres. Pratiquement, ces religieuses - dont je n'entends pas mettre ici en doute
la bonne volonté et la sollicitude personnelles - en viennent à flatter les riches pour obtenir d'eux l'argent avec lequel elles apaisent les souffrances,
mais aussi la révolte, des victimes même de leur donateurs. Elles contribuent ainsi, sans s'en rendre compte, à maintenir un ordre de chose inhumain, et deviennent les complices involontaires de ceux qui sont matériellement à l'origine des détresses physiques et morales qu'elles s'efforcent méritoirement de secourir.
On peut dire aussi que l'amour, en lequel on serait tenté de voir une sorte d'abdication de soi, n'est le plus souvent qu'exploitation, unilatérale - dans le cas de cet amour maternelle qui possède littéralement son objet et n'aime en lui qu'un prolongement de soi - ou réciproque - dans le cas de cet amour sexuel qui devient une lutte où s'affrontent deux systèmes d'exigences.
De même que l'humilité consciente n'est qu'une forme raffinée d'orgueil - l'orgueil de ne pas être orgueilleux - de même l'altruisme qui est conscient de soi et qui, par cette conscience même, s'élève au - dessus d'autrui, se sépare d'autrui, n'est qu'un égoïsme hypocrite et subtile. (Plus loin, Fouéré dira : " Ce que nous avons conscience d'être, ce que nous prétendons être, nous ne le sommes pas ! C'est un fait déconcertant mais psychologiquement indiscutable ")
En résumé, dans la plupart des cas, il y a seulement un transfert, un passage d'une forme d'appropriation et de sécurité à une autre forme de d'appropriation et de sécurité. On passe d'un compartiment à l'autre sur l'échiquier des valeurs possessives, s'imaginant avoir fait un grand progrès. En réalité, on demeure dans la même condition essentielle.
On remarquera d'autre part que l'analyse à laquelle nous avons procédé éclaire d'un jour décisif la notion même d'égoïsme. Il nous apparaît que l'égoïsme n'est pas seulement, comme beaucoup le croient, une condition morale. C'est encore et surtout une condition psychologique dont l'identification repose sur un critère précis : la conscience de soi. Si, par générosité, il faut entendre une conduite réellement dénuée d'égoïsme, nous voyons combien grande est l'illusion de ceux qui s'efforcent de réaliser un moi généreux. Un tel moi est inconcevable, c'est une contradiction dans les termes, une impossibilité.
Toute tentative de perfectionnement du moi est donc illusoire et toutes les morales qui s'efforcent à ce perfectionnement se trouvent frappées de stérilité. L'aboutissement du problème moral doit être cherché dans un changement d'état psychologique, changement fondamental, dont l'appréciation est directe, intuitive et non plus comparative, fondée sur un étalon de valeur variant dans le temps comme dans l'espace.
Nous entrons ainsi dans la clarté. Nous sommes délivrés des arguties, des querelles byzantines, des autorités. Nous savons désormais que la solution du problème moral - si elle existe - est purement intime, échappe à tout contrôle extérieur. Nous seuls pouvons savoir si la soi - conscience a cessé en nous.
Et René Fouéré de conclure :
Comment mettre un terme au processus du moi ?
" N'y a-t-il donc aucune issue à cette roue suppliciante du processus du moi ?
D'évidence, nous n'en pouvons concevoir qu'une seule et qui réside dans la conscience même que l'homme peut prendre de la vanité de son effort, conscience qui décourage cet effort et conduit, en conséquence, à l'extinction spontanée du processus du moi. Ce processus s'arrête de lui-même, par découverte de sa propre et douloureuse futilité.
Si nous avons l'intelligence de saisir l'absurdité de cette action conditionnée qui est génératrice du processus du moi, il nous devient naturellement impossible de l'accomplir.
Qui voudrait, qui pourrait, poursuivre une action, un mode d'action dont il percevrait clairement et évidemment, dans une attention totale, tout le non-sens, la déraison, l'inefficacité irrémédiable ?
C'est la compréhension même de la nature du processus du moi (et de ses effets dans le monde) qui peut nous délivrer de ce processus. "
In : René Fouéré " Krishnamurti ou la Révolution du Réel "
Le Courrier du Livre, Paris 1969 et 1985.
Les deux versions de ce livre étant épuisées et l'éditeur n'ayant pas répondu à la question de savoir s'il avait un projet de réédition, je tiens à la disposition de ceux qui le désire l'édition 1969 de cet ouvrage. Elle est réduite au format .pdf et peut être
obtenue ici. Cette démarche est effectuée avec l'amical accord de Francine Fouéré.
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