Il souffle un vent glacial. Poussé par un espoir de confort, un chat s’élance sur la chaussée. La voiture n’a pu l’éviter. L’embuscade est imprévisible et, contre celle qui nous fera tomber pour toujours, il n’est point d’abri.

   Le " vieil homme " *, à l’abri de puissants remparts, rêve de dominer le monde. Cependant, où qu’il porte son regard, il découvre des terres interdites où d’autres hommes vivent d’autres rêves.

   * Le " vieil homme " est traditionnellement le symbole du " moi ".

   Les ailes de la sagesse, parfois, portent nos rêves. Ainsi, une nuit, je questionnais un vieux pêcheur :
   - Lorsqu’une tempête vous prend, que faites-vous ?
   - J’abats les voiles, je ferme les écoutilles et je vais me coucher.
   Une autre nuit, dans un autre port, j’hésitais à partir pour un long voyage lorsqu’un homme, mourant d’une balle dans le ventre, passa près de moi :
   - Rien, jamais, dit-il en souriant, ne doit nous empêcher d’aller où nous voulons !

   Qu’il est difficile de se détourner des mirages ! Personne ne nous oblige au renoncement ; et la mort, qui seule a ce pouvoir, demeure une certitude éloignée, presque oubliée. Avant son heure, il n’est point de contrainte, mais une liberté qui nous épouvante. Enfants, l’obscurité nous terrifiait ; aujourd’hui, c’est la lumière pressentie et le poids de la solitude totale.

   Si léger soit-il, le désir d’obtenir l’Eveil demeure un obstacle pareil à un fleuve en crue.

Veux-tu la lumière ?
Pénètre la nuit

La paix ?
Affronte l'orage


La liberté ?
Enferme-toi !

Le détachement ?
Lie-toi !

La Vie ?
Meurs !

   Il est vain de s’enfermer dans la solitude et d’y espérer la délivrance. Il est vain de fréquenter le monde et d’y attendre le mot ou le geste qui nous libérera.

   Cf. Les Upanishads : " Ceux qui se contentent de vénérer l’action sombrent en d’aveuglantes ténèbres. Quant à ceux qui vénèrent la seule méditation, ils sombrent en une nuit plus obscure encore. Car la lumière de la Vérité est au-delà de la simple action et de la seule méditation. "

   Au cœur de la nuit, l’homme découvre la désespérance. Sa raison chavire et, dans un sanglot, il en appelle à Dieu. Est-il possible qu’au-delà de notre temps personne ne nous accueille?
   Silence.
   La rage le saisit : " Maudit sois-tu, toi qui n’oses comparaître au tribunal de tes créatures ! "
   Absence.
   Toute révolte est inutile. Les étoiles elles-mêmes ignorent le secret. Elles naissent et meurent en suivant les chemins de la Loi. L’homme seul tente d’échapper au cycle inévitable : de rien, à travers rien, vers rien. Lui seul s’effraie et engendre ces " au-delà " que marchandent les religions. Mais dans l’ardente solitude, il comprend enfin, que rien ne lui ouvrira les portes du mystère, si ce n’est le silence de sa propre pensée.

   Ne flânez pas ! Dépêchez-vous de rejeter les maîtres et de sortir du Chemin !

   " Etre homme, c’est être responsable ! " Soit ! Mais de qui ? De quoi ? S’il s’agit de répondre d’autrui, qui nous gardera de l’intolérance ? S’il s’agit de rendre compte de notre vie, il importe de savoir qui nous sommes. Etre responsable, c’est se connaître soi-même.

   Nous croyions le Chemin ouvert sur l’infini. Un jour pourtant sonna l’heure de la retraite et une voix murmura : " Ce voyage n’avait d’autre utilité que de prouver son inutilité ".

   Combien d’hommes, séduits par quelque idéal, ont espéré prendre dans le jeu du monde une place d’importance ? Mais combien ont osé se demander: qui fixe mes buts ? Qui, peut-être, les atteindra ?

   La peur de l’inconnu engendre le désir de réduire cet inconnu à des dimensions familières. La pensée, qui s’efforce à ce travail, devrait admettre son impuissance et se taire. On verrait alors, de façon inattendue, la peur disparaître.

   Pour apprendre, tous les moyens sont bons, même ceux qui, parfois, tuent. Si nous survivons, ne nous attardons pas au souvenir d’un désastre évité, et restons sourds à la voix qui prétend au succès personnel là où, seule, la chance nous sauva.

   Abandonnez vos rêves, ouvrez la cage et, sur les sentiers de l’aube, allez sans vous retourner. D’autres l’ont fait.

L’eau de l’étang
reflète l’or du couchant
Le héron regagne son gîte
majestueux - solitaire

   Se libérer de soi-même, c’est mettre un toit sur sa maison. Si murs et fondations ne sont pas solides, l’effondrement est certain.

   N’est-il pas étrange d’avoir toujours, dans son propre esprit, quelqu’un avec qui bavarder ?

   Vous pensez cultiver l’amitié ? Vous chérissez des habitudes !

   Marchands d’idéologie ou de charité, privés des causes que vous défendez, que reste-t-il de vous ?

   Celui qui clame : " Il faut mettre fin à la course aux armements, vaincre la pauvreté, etc. ", est irréaliste. Que dire de celui qui suggère : " Regardez en vous-même et mettez fin à votre propre confusion ! " ?

   Il n’y a pas de " mauvais " moi qui puisse être détruit au profit d’un " bon " moi. L’ego, dans son entier, doit être mis en question et dépassé.

   Face au silence, réduit à l’inaction, qui êtes-vous ?

   Le Chemin trop long, le temps trop court, interdisent de se laisser retenir par de stériles attachements. De ceux qui ne comprennent ni vos paroles ni vos silences, détournez-vous sans haine ni regret.

   Vagues longues qui se répandent en soupirs : vision d’ennui. Parfois un regard vers le passé. D’où venaient ces mots, ces liens, anéantis par la solitude ? Qui vécut cela ? Y a-t-il seulement un " qui " ? Etrange grand rêve !

   Jadis, ivres de leurs paroles, nous sommes partis en quête de l'Eveil. Plus tard, dans le silence, apparut la déception. L’œil sec nous avons bu l’amer breuvage. Nos larmes n’auraient pas fait fleurir un lotus d’or.

   Je ne crains plus le destin et j’attendrai, perdu entre deux infinis, que Tu me parles. Qu’en penses-tu, vent ?

Rien !
Je suis le vent
je souffle

   Le plus fragile " je veux ", la Vérité se refuse. Notre volonté, tendue, garantit notre éternelle faillite.

   Que quelqu’un prononce le mot " bonheur " et nous voici rampant, avalant toutes les ordures politiques, religieuses et philosophiques du monde. Ainsi, d’espoirs en désespoirs, sans avoir fait un seul pas, l’humanité s’imagine, ô Platon, sortie de la Caverne.

   Nous confondons jouir de la vie et vivre parce que nous avons besoin de sensations pour croire que nous existons.

   D’un souffle nous espérions bouleverser l’Univers. Aveugles, nous parlions de lumière. Nous n’avions rien à donner et rêvions de couvrir le monde de fleurs... de quoi pourrions-nous encore nous affliger ?

   Du roc, je contemple l’océan. Point de voile à l’horizon. Et d’ailleurs, qui viendrai me chercher ? Dans le ciel où s’élève la lune, le regard de l’aimée s’est éteint. L’amour, comme les comètes, ne nous laisse que le temps d’un vœu...


http://siteordo.online.fr/cometes.htm


   Ecoutez ceci : " Une noble conscience de soi, un sérieux plein de logique et sans compromission sont les dispositions indispensables si l’on veut servir les autres ". Voyez-vous Confucius, gras de savoir, se pavanant au milieu des singes qui l’on suivit ? Amis, venez, fuyons chez Lin-Tsi ou Tchouang-Tseu !

   Du " moi ", nous ferons cette séduisante description : " Il est passager, boiteux, borgne, indécis, conventionnel ". De plus, étant pure matière, il est aussi vieux que les galaxies qui voguent à la frange de l’univers.

   Nos modèles de courage, en masquant la peur, la rendent plus dangereuse. N'est-il donc aucun remède ?

Les brumes s’estompent
la fontaine chante
Pourquoi se soucier de soi ?

Aube naissante

   Réveil en escalier : fermer la porte des rêves, écouter le chant de la fontaine et les premiers bruits du village. Geste machinal vers la radio. Premières nouvelles, liens distants d’avec le monde, morts et catastrophes réduites à des mots. Quelques fûts de cyanure dérivent le long des côtes basques. Beyrouth est à feu et à sang.
   Ici, les brumes nous cachent l’horizon et, sur les toits, roucoulent les colombes...

J'ai traversé des abîmes bouleversés par l'écho de Ta voix
J'ai marché en des déserts qu'accablaient Tes silences
Stupide et désemparé
je me suis assis devant Ta porte

Pourquoi n'ouvres-Tu pas ?

   Dés-espoir, dé-ception. Un rêveur, confronté au réel, engendre ces deux concepts. Mais de quoi serions-nous déçus si nous n'attendions rien ?

   Notre vie, si courte, pourquoi la perdre à errer de rêve en rêve ?

   Lorsqu'un fait lui prouve sa fragilité, l'ego tend à s'endormir, voire à souhaiter la mort. C'est là son ultime tromperie : chercher la durée dans l'anéantissement.

   La vérité découverte est moins importante que la façon dont on l'accueille.

Le vent creuse l'océan
les vagues battent les rochers - grondements

martin-raget.com

Du ventre des nuages
jaillissent des éclairs - aveuglement
Là-bas
des tourbillons de sable s'élèvent
fantômes dansant - en fuite
vers le désert où repose l'aimée

   Prendre pour entité durable le centre qui expérimente le monde relève de l'ignorance. Si elles ne dénoncent d'abord et avant tout cette illusion, la philosophie et la psychologie n'engendrent que de fausses vérités.

    Les exhortations des maîtres se perdent. Le rêve devient transparent.

Nulle part il n'y a trace d'un dieu
mais partout - sans commencement ni fin
L'Amour

   Au loin, un oiseau appelle un compagnon. Cesse de chercher petit ! Les murmures de la forêt sont tes meilleurs amis. Eux ne font que passer, sans jamais rêver de t'entendre chanter dans une cage.

   Qu'il devait être triste l'âge des cavernes, sans bombes A, H, N, sans pétrole ! Qu'il devait être vide le cerveau de l'Homme, sans ces grandes idées qui aujourd'hui prolifèrent et tuent, aussi sûrement que jadis les épidémies !

http://zvis.com/nuclear/nukimgs.shtml

   Il se trouvera à coup sûr, au plus mauvais moment, un ahuri qui posera la plus désolante des questions : " Que gagnez-vous à suivre le Chemin ? " Réponse sèche, comme un os blanchit par trop d'intempéries : " Rien ! " Pourtant, aucune autre voie ne saurait nous séduire.

   Comment, sans être découragé, renoncer au monde ? Comment, sans chagrin, vivre seul ?
Ami, la vision du monde tel qu'il est, devrait te suffire à comprendre que tout espoir est menteur.

   Le passé de l'univers et le savoir accumulé dès l'aube de l'humanité conditionnent la conscience. L'Homme est la mémoire des origines.

   Nos attachements naissent d'une perception. Point d'amour sans une voix, un regard, un corps, point de haine sans injures. Mais pourquoi le sentiment survit-il à la perception ?

   Vivre " sans affaires " n'est pas si simple ni souhaité qu'il y paraît car... que serions-nous sans nos problèmes ?

   Le conflit pourrit, limite et affaiblit la conscience. Pire, toute partie qui prétend le résoudre l'entretient. Qu'advient-il d'un esprit qui s'abstient d'évaluer, de juger, de choisir ?

   La mémoire est un vaste cimetière où les morts font semblant de vivre encore.

   Aussi longtemps que, par l'Enseignement, nous espérons satisfaire le moi, nous marchons de déboires en déceptions et la Connaissance nous est refusée.

   Sagesse est bon sens : peut importe l'échéance, rien ne dure. Cette certitude devrait nous libérer de l'angoisse. Le contraire se produit. Pourquoi ?

   Le moi doit, au seuil du Réel, s'effacer au point d'être incapable de déception.

   Si nous comprenons les paroles des sages, nous ne les vivons pas. Nous parlons de la rivière, y trempons peut-être la main, mais nous ne plongeons pas. Solide est la berge, mouvante est l'onde. Chacun choisit son chemin.

osimon.free.fr

   Nos concepts ne saisissent pas la fluidité de la Vie. Conditionnés, ils conditionnent ; limités, ils limitent. Aucun concept ne peut libérer l'homme et le rendre à l'Innocence.

   Pourquoi nous pencher sur d'anciens " koans " ? * Chaque matin, la vie nous en offre d'inédits. A profusion...

   * " Le koan est une formule intentionnellement absurde, destinée à provoquer chez celui qui la médite une sorte d'éclatement libérateur du mental. " (F.Schuon)




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